L’idée centrale est que les grands défis systémiques que nous connaissons (réchauffement climatique, épuisement des ressources naturelles, croissance des inégalités, colonisation de l’esprit humain par la technique) ont une même source, et cette source est la conception que l’individu moderne a de lui-même. Caractéristique principale de la conception moderne de l’individu : le primat de la volonté (« La liberté, c’est faire ce que je veux »). La volonté est la faculté moderne par excellence : la modernité conçoit l’individu comme autonome (= libre dans sa volonté), souverain, libre de toute attache qui entraverait sa liberté. L’éthique des droits de l’homme, ainsi que toutes les éthiques individualistes du tort (wokisme, libertarianisme, etc.) reposent sur une conception individualiste de la souveraineté de la volonté. A l’individu ainsi conçu, il est difficile d’imposer des limites (même le port du masque en temps de pandémie est perçu comme une intolérable atteinte à sa volonté souveraine). Pour des raisons qui sont explicitées dans le livre, il vit sa liberté comme illimitée, attitude qui est jour après jour renforcée par le numérique (mais qui était déjà au cœur du capitalisme en général) ; et comme chacun ressent cette même illimitation, il résulte de cette forme individualisme, comme on le voit aujourd’hui, des effets systémiques que l’éthique individualiste ne contrôle plus (par exemple, on ne résoudra pas le problème du réchauffement climatique en ajoutant un droit fondamental aux individus). Tout concourt aujourd’hui à enfermer l’individu dans une bulle libidinale dans laquelle valent ses seuls désirs et ses seules volontés. Cet enfermement va de pair avec une perte du sens de la transcendance : non pas de la grande transcendance religieuse, mais de la transcendance quotidienne qui oblige simplement l’esprit à s’ouvrir à un autre que lui-même (symptôme de cette fermeture de l’esprit sur lui-même : les bulles cognitives des réseaux sociaux, par exemple). Comment donc restaurer le sens des limites, sans lequel on ne pourra affronter aucun des défis systémiques mentionnés ? En restaurant le sens de la transcendance, c'est-à-dire en décloisonnant l’esprit, en l’ouvrant à un autre que lui-même, pour le faire sortir de sa bulle libidinale. C’est ce que doit accomplir une éducation, au sens large. L’idée philosophique principale est ici que restaurer le sens de la transcendance, c’est restaurer le sens des limites. Au moment où, tout au contraire, les géants du numérique visent à privatiser l’esprit humain en prétendant œuvrer à sa satisfaction tous azimuts, déclarer l’esprit humain patrimoine commun de l’humanité, comme on l’a fait pour les fonds marins, serait une grande avancée symbolique sur le chemin vers un second âge de l’individu. Le second âge de l’individu, c’est donc l’âge d’un individualisme non individualiste, d’un individu qui aurait compris que ce qui est premier, ce n’est pas sa volonté souveraine, mais les relations qu’il entretient avec le monde. C’est à cela que doit œuvrer une éthique de l’esprit.