Les recherches récentes en théorie des affects en AT (Mirguet 2016 ; Wagner 2012 ; von Gemünden 2009) ont souligné que les émotions ne sont pas des états universels, mais des forces relationnelles façonnées par des communautés émotionnelles (Rosenwein 2007) et par la médiation linguistique. Dans ce cadre, la traduction même apparaît comme une pratique affective: un espace où les émotions sont réimaginées, transférées et transformées (Janssen-Wnorowska 2023). Cette communication examine comment les traducteurs du Pentateuque grec, membres d’une communauté judéo- hellénistique, ont reformulé l’émotion de la colère divine, produisant ce que l’on peut appeler une traduction affective du texte hébreu (Mirguet 2017).
Je soutiens que le LXX-Pentateuque construit une économie émotionnelle spécifique de la colère divine, non pas en supprimant l’émotion divine – comme on l’a longtemps affirmé (Fritsch 1943) – mais en en remodelant sa grammaire narrative. Dans le TM, la colère de Dieu, exprimée par des expressions tels que חרה אף, appartient à un monde relationnel incarné et complexe (Grant 2014), exprimé en catégories humaines. Tandis que la colère humaine est, dans la LXX, rendue par une diversité de verbes connotant souvent la souffrance (βαρυθυμέω, ἐκπικραίνω, μηνίω, ταράσσω), la colère divine est traduite principalement par des combinaisons pléonastiques de ὀργή et θυμός. Ces expressions doubles (ὀργὴ θυμοῦ, θυμὸς τῆς ὀργῆς, ὀργίζω + θυμῷ), absentes du grec courant et jamais appliquées aux humains, marquent la colère divine comme superlative, transcendante et dangereuse.
Ma communication analysera plusieurs passages clés de la LXX où cette colère divine est (re)construite. En Ex 32,10-12 et Nmb 25,11, des verbes comme παύω (« arrêter ») remplacent שׁוב (« détourner »), conceptualisant la colère comme une énergie déchaînée qu’il faut contenir de l’extérieur. L’expression παῦσαι τῆς ὀργῆς τοῦ θυμοῦ y évoque les anciens « sortilèges d’apaisement » (Faraone 2009) contre les forces destructrices. De même, en Lév 10,6 et Nmb 16,22, des constructions nominales (ὀργή ἐπὶ πᾶσαν τὴν συναγωγήν) dépeignent la colère divine comme une entité autonome planant sur Israël. Cette grammaire impersonnelle, conforme aux conceptions du judaïsme du Second Temple (Nihan 2015; Angelini 2021), présente la colère divine comme une force semi-indépendante, potentiellement incontrôlable, elle constitue un agent affectif au sein de la cour céleste.
En retraçant ces glissements linguistiques et narratifs, la communication montre que les traducteurs n’ont pas atténué l’émotion divine ; ils en ont au contraire amplifié la volatilité. Leurs choix de traduxtion font de la colère divine une énergie éruptive et dangereuse, à la fois fondatrice et menaçante pour l’ordre divin; une émotion incontrôlable qu’il faut contrôler.
De Doncker, E. (2026, June 11). Quand la colère doit être arrêtée. La fureur divine comme force incontrôlable dans le Pentateuque grec. 13e colloque du RRENAB - 83e Congrès de l’ACEBAC, Montréal (Canada). https://hdl.handle.net/2078.5/277308