Notes d'Ellul à ceux qui contemplent le désastre

(2023) En question — Vol. 1, n° 144, p. 20-23 (2023)

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Un paradoxe hante la modernité : le paradoxe de l’indifférence. Car nous sommes d’accord sur une chose : est concerné celui qui est responsable. Tel est d’ailleurs l’argument principal en faveur de la propriété privée depuis Aristote : je ne m’inquiète d’une chose que si elle m’a été confiée. Et ce qui est à la charge de tous et toutes périclite faute de référent. Ainsi le penseur grec écrit-il dans La Politique : « on porte très peu de sollicitude aux propriétés communes ; chacun songe vivement à ses intérêts particuliers, et beaucoup moins aux intérêts généraux». Mais Aristote vivait dans un certain monde : celui de l’humain limité. Ce qui était alors à notre portée se cantonnait aux circonstances qui jalonnent la vie d’une personne, d’une famille, à la rigueur d’une cité, mais la majorité d’entre elles échappaient à notre contrôle, et les règles qui régissaient le monde, en ce compris à l’échelle morale et politique, ne dépendaient pas de nous ; « il en est de l’Univers comme dans une famille où il est le moins loisible aux hommes libres d’agir par caprice, mais où toutes leurs actions (…) sont réglées » (Métaphysique). L’argument aristotélicien en faveur de la propriété privée est donc ancré dans un constat général sur l’impuissance inhérente à notre condition : l’immense majorité des choses ne dépendent pas de nous, et mieux vaut dès lors se concentrer sur sa besogne personnelle, car, au-delà de cette sphère, le constat de notre infécondité aura tôt fait de justifier toutes les démissions. Telle n’est pas notre situation. A l’heure de l’anthropocène – ce moment de l’histoire géologique où l’activité humaine s’observe massivement dans les sédiments superficiels de la couche terrestre –, la nature est entre nos mains. Sans doute ne pouvons-nous pas changer les lois fondamentales de la physique, mais le devenir de la biosphère dépend bien de notre comportement, ne fut-ce qu’au niveau de cette simple question : allons-nous, oui ou non, utiliser la bombe atomique ? Les modernes que nous sommes sont donc responsables de la terre. L’histoire biologique et technologique nous a confié les êtres vivants, et nous ne pouvons plus nous cacher derrière notre insignifiance pour nous désengager de cette totalité. Car Aristote pardonnait ses fautes à l’inconscient dans une réalité où l’ignorance était notre condition naturelle, mais il prenait soin de dire : « si (…) c’est par mûre délibération qu’un homme a causé un tort, il agit injustement » (Ethique à Nicomaque). Eh bien nous voici : nous sommes cette humanité délibérante qui n’ignore rien, ni du désastre écologique, ni de la façon de l’interrompre, mais continue à l’alimenter, avec une curieuse, cynique, effroyable indifférence. D’où vient alors l’apathie contemporaine, si pourtant nous avons tout ce qu’il faut pour être concernés par la catastrophe en cours ? Un homme a répondu à cette question. Son nom était Jacques Ellul.
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Citations

Ghins, J.-B. (2023). Notes d’Ellul à ceux qui contemplent le désastre. En question, 1(144), 20-23. https://hdl.handle.net/2078.5/267522 (Original work published 2023)