Entretien avec Juan-Manuel Echavarria, photographe et artiste colombien, à propos du rapport entre son oeuvre et la violence qui déchire la Colombie depuis des décennies. "Ce qui m’intéresse, aujourd’hui, à travers ma photographie, c’est de sortir de cette enceinte de quatre murs que forme mon studio de Bogotá pour me rendre dans la campagne colombienne, cette campagne frappée par une violence inimaginable et depuis si longtemps. Il n’y a sans doute pas d’autres façons de connaître notre réalité – à laquelle, ici, nous avons décidé de tourner le dos – que d’écouter les histoires des paysans et de se mettre à leur école. Bogotá est devenue la capitale de l’indifférence. Cela n’intéresse personne de regarder au-delà; il y a tant de nouvelles répétitives dans les medias, tant d’images et de reportages, que la violence est devenue "notre pain quotidien". Et cela nous anesthésie. Cependant, je pense aussi que ne pas vouloir voir est un mécanisme de défense, qui permet de vivre sans devoir sortir de sa zone de confort. Le poème de W. H. Auden, Musée de Beaux Arts, dans lequel il fait référence à une peinture de Bruegel appelée La Chute d’Icare, parle précisément de ce mécanisme : ne pas voir pour résister à l’engagement. Ce poème m’a largement inspire lorsque, en 2006, j’ai réalisé une série de six photographies appelée Monumentos. A travers elle, j’ai essayé de souligner la force de l’indifférence, cette force qui, à mon avis, contribue à pérenniser le cycle de violence dans lequel nous nous sommes habitués à vivre".