L’article s’intéresse aux remarques à première vue paradoxales de Novalis sur le paysage, qui font suite au fameux « Romantikertreffen » d’août 1798 : la rencontre décisive des « premiers romantiques allemands » à la faveur d’une visite commune des Galeries de peinture et de sculpture de Dresde. Nous analysons la manière dont Novalis dépasse la conception phénoménologique de la peinture de paysage proposée par August Wilhelm Schlegel en recourant aux “mauvaises” catégories de la « plastique », donc de la sculpture, et du sens haptique pour parler du sentiment pour la nature qui préside à la peinture paysagère. C’est l’esthétique de Herder — la réflexion du traité « La Plastique » (1778) sur la force proprement concrète et tangible du beau et l’importance centrale (très moderne) qu’elle accorde à l’expérience du corps propre — qui se trouve ici détournée selon un geste typiquement novalissien dont nous montrons la cohérence avec sa philosophie. La réception de Herder a contribué, ce faisant, à la formation, chez Novalis, d’une esthétique pygmalionesque du contact avec les choses qui projette un éclairage différent sur le premier romantisme allemand : il n’est pas l’exercice exclusif d’une réflexivité critique supposant l’écart, mais tout autant celui d’une sensibilité qui cherche la réunion pour ainsi dire tactile de ce qui est séparé.
Cahen-Maurel, L. (2015). La vérité tangible du paysage : Novalis et l’esthétique de Herder. In Augustin Dumont et Alexander Schnell (dir.) (ed.), Einbildungskraft und Reflexion: philosophische Untersuchungen zu Novalis (p. p. 19-39). LIT Verlag. https://hdl.handle.net/2078.5/190490