A en croire certaines remarques et lectures de Ludwig Wittgenstein, la question des limites du sens est une question centrale, pour ne pas dire la question centrale, dans la mesure où cette question caractérise ni plus ni moins la tâche de la philosophie. Mais c’est aussi dans le fait qu’une partie au moins du travail philosophique consiste à débusquer le non-sens que ce travail s’avère d’une immense complexité à caractériser et à mettre en œuvre. Je partirai donc de cette citation rebattue de Wittgenstein au § 116 des Recherches philosophiques (désormais RP) – qui fait d’ailleurs l’objet d’un lumineux article déjà ancien (puisqu’il date de 2001) de Jocelyn Benoist intitulé « Sur quelques sens possibles d’une formule de Wittgenstein ou de la difficulté de sortir de la métaphysique » : Lorsque les philosophes utilisent un mot – « savoir », « être », « objet », « moi », « proposition », « nom » – et cherchent à saisir l’essence de la chose, il faut toujours se demander : ce mot est-il effectivement employé ainsi dans la langue dans laquelle il a sa patrie ? Nous reconduisons les mots (die Wörter) de leur usage métaphysique à leur usage quotidien . Suivant cette remarque, le rôle du « bon » philosophe serait donc de débusquer les usages métaphysiques du langage – c’est-à-dire, j’y reviendrai, déracinés – et de les faire redescendre dans le langage ordinaire où ils ont leur place – c’est-à-dire où ils font sens, ou du moins sont susceptibles de faire sens. Ce que je veux enseigner c’est comment passer d’un non-sens non manifeste à un non-sens manifeste . Ce thème de l’exil et du retour, pour reprendre la belle expression de Denis Perrin , du déracinement de nos mots qui leur fait perdre leur sens, est un thème qui occupe l’ensemble de la philosophie de Wittgenstein, comme l’ont montré, à la suite de Cora Diamond, ceux qui se désignent eux-mêmes comme les « new wittgensteiniens ». Ainsi, le rôle de la philosophie serait de nous apprendre à voir le non-sens, c’est-à-dire le moment où le langage « tourne à vide » quand bien même il aurait l’air de vouloir dire quelque chose. L’objet de cet article n’est pas de procéder à une analyse exégétique de la remarque de Wittgenstein, ou même de la question du non-sens chez Wittgenstein. Mais je voudrais essayer de saisir en quoi une conception du non-sens qu’on pourrait extraire de la philosophie wittgensteinienne peut avoir un intérêt pour saisir et interroger la question des limites du langage.
Aucouturier, V. (2019). Le non sens comme absence de contexte. Cahiers Philosophiques, 3 (2019), p. 83-98. https://doi.org/10.3917/caph1.158.0083 (Original work published 2019)