Le droit s’arrache à la violence, et, dans les meilleurs des cas, se laisse inspirer par la solidarité, parfois même la fraternité. Pour comprendre leurs régimes spécifiques, on peut distinguer, à la manière de « types-idéaux » , trois mondes distincts: bia (vio- lence), ius (droit), et agapè (amour fraternel). Mais, s’ils présentent des caractères spécifiques et sont en partie incommensurables entre eux, ces trois mondes com- portent aussi d’importantes interfaces. Dans une perspective dialectique, on peut même soutenir que le droit résulte de la tension permanente entre les rapports de force et les aspirations éthiques, comme si ses limites extérieures le travaillaient aussi de l’intérieur. Autrement dit: ses frontières sont aussi des zones hybrides d’échange, de confrontation et de fécondation réciproques: agon, la confrontation réglée en deçà du droit, et philia, la socialité, légèrement au-delà. Mais, si le droit est le produit de cette tension, il en est aussi la limite et la mesure; moins expédiant que la force, moins sublime que l’amour, il en est cependant la médiation nécessaire. Au conflit, il impose une règle et un arbitre; à l’amour, potentiellement aliénant et possessif, il fournit une mesure. Limité et pourvoyeur de limites, le droit reste le meilleur garant de la liberté et de la justice.
Ost, F. (2020). Entre guerre et paix, violence et amour, enfer et paradis, le droit. International Journal for the Semiotics of Law, 33(3), 1-18. https://doi.org/10.1007/s11196-020-09775-w (Original work published 2020)