l’article se propose de revenir sur le stéréotype de la lecture empathique présent au début du XIXe siècle : aux côtés de Don Quichotte et de Madame Bovary, la littérature dite « romantique » ou consommée par des lecteurs de l’époque romantique est souvent perçue comme conduisant naturellement à l’imitation pathologique des œuvres. On a souvent tendance à interpréter ce phénomène comme une forme de pré-bovarysme et à l’ajouter au dossier à charge qui associe romantisme et maladie. Pourtant, il nous semble que ces représentations de lecture empathique sont plus ambivalentes : la capacité de l’œuvre d’affecter le sujet dans son esprit et dans son corps se révèle en mal comme en bien et assimile l’œuvre à une sorte de pharmakon. C’est au prisme de cette image que nous voudrions proposer de relire trois textes, Northanger Abbey (1817) de Jane Austen, les Récits de Bielkine [Повести Белкина, 1830] d’Alexandre Pouchkine et Modeste Mignon de Balzac (1844), où les personnages sont confrontés à la friction entre des représentations de l’existence informées par la littérature et la simple prose du quotidien : l’héroïne de consomme des romans gothiques qui finissent par faire écran à sa compréhension du monde qui l’entoure ; les personnages des transforment leurs façons de lire en manières d’être au péril de leur vie ; la lectrice vorace, n’a pas appris à faire la différence entre le mythe du génie et les écrivains bien réels et s’engage avec l’un d’entre eux dans une correspondance dangereuse. Il s’agit ici pour nous d’attirer l’attention sur le fait que si ces personnages obéissent bien au stéréotype du lecteur de roman aveuglé et connaissent dans un premier temps une série de déboires, cet emportement dans la lecture n’est à terme pas aussi funeste qu’il y paraît et, de surcroît, que la réussite existentielle des protagonistes est liée à cette « force pragmatique de la littérature » (Marielle Macé). L’étude de ce corpus peut servir de prolégomènes à une réflexion qui vise à dissocier le romantisme et les pathologies de la vie, de la lecture, de l’écriture et à restituer à l’œuvre romantique l’énergie esthétique qu’elle revendique et qui s’exerce en bien ou en mal sur le sujet.
Feuillebois, V. (2016). Victimes du livre? Dangers et vertus de la lecture empathique chez Jane Austen, Pouchkine et Balzac. Romantisme : littératures - arts - sciences - histoire, 4(174), 101-110. https://doi.org/10.3917/rom.174.0101 (Original work published 2016)