Dans une atmosphère tendue, dominée par la peur du terrorisme, par sa condamnation unanime dans l’opinion publique et par un intérêt morbide pour l’actualité et les faits divers – exploité par les médias –, la réflexion solitaire d’Heinrich Böll l’amène à publier un roman de dénonciation : Die verlorene Ehre der Katharina Blum (L’honneur perdu de Katharina Blum). À ce titre purement fictionnel, l’écrivain ajoute un titre alternatif plus éloquent : Comment peut naître la violence et où elle peut conduire . Le roman, paru en 1974, soulève aussitôt une polémique : la cible de l’écrivain, jugée responsable de la violence, n’est pas le terrorisme mais la presse à scandale, représentée dans le roman par LE JOURNAL (DIE ZEITUNG), un nom fictif derrière lequel chaque lecteur peut reconnaître le Bild-Zeitung. Puisque Böll avait pris position deux ans auparavant contre l’acharnement des médias à l’égard du couple Baader-Meinhof (le groupe terroriste Armée Rouge), ainsi qu’à l’égard d’innocents accusés de complicité, son roman semble s’inscrire dans cette ligne de pensée. Peu importe que ses protagonistes ne soient pas de terroristes et que seule la campagne médiatique les accuse d’en être, cela suffit pour faire éclater la polémique. Quelques années plus tard, en Italie, l’enlèvement et le meurtre du politicien Aldo Moro, perpétrés par l’organisation terroriste des Brigades Rouges, marquent le sommet d’un crescendo de doutes, de craintes et de discussions exacerbées au sein de l’opinion publique aussi bien que de l’élite politique du pays. En 1978, quelques mois après la tragédie, l’écrivain Leonardo Sciascia exprime son opinion sur le sujet dans un pamphlet ardent, à la manière de Voltaire et de Zola : L’affaire Moro . Le pays étant sous l’emprise du terrorisme, la polémique est inévitable : dans ce compte-rendu, au lieu de s’en prendre aux Brigades Rouges, Sciascia accuse la classe politique entière de n’avoir rien fait pour sauver Moro de ses bourreaux, et d’avoir profité de sa disparition. Dans les deux cas, nous sommes confrontés à une situation analogue : pendant les années noires du terrorisme en Allemagne et en Italie – les années de plomb –, deux écrivains de grand renom (dont un lauréat du prix Nobel) prennent ouvertement position, non pour condamner les actions des terroristes, ce qui satisferait l’attente générale, mais pour dénoncer devant l’opinion publique d’autres coupables. En faisant cela, ils soulèvent une tornade de réactions et de critiques, qui atteignent leur comble dans l’accusation de complaisance – voire de complicité morale – à l’égard des terroristes.
Nannicini, C. (2010). Heinrich Böll et Leonardo Sciascia “ennemis de l’Etat” (L’honneur perdue de Katharina Blum, L’affaire Moro). In Vincent Ferré et Daniel Mortier (ed.), Littérature, Histoire et Politique au XX siècle : hommage à Jean-Pierre Morel (p. p. 295-309). Le Manuscrit. https://hdl.handle.net/2078.5/248688