Peu de questions sont aussi débattues que celle de la norme dans le domaine de la santé, et particulièrement dans celui de la santé mentale. Et sans aucun doute, cela est une très bonne chose, tant les enjeux sont importants. On a cependant parfois l’impression que certains débats de fond ressurgissent périodiquement à ce propos, mais sans occasionner de réelles avancées, par exemple en ce qui concerne les dissensions entre tenants des thérapies cognitivo-comportementales et sympathisants de l’approche analytique. Dès lors, une mise en perspective de ces débats peut être utile pour garder à l’esprit les contenus des désaccords fondamentaux qui structurent aujourd’hui le paysage clivé qu’offre à voir la discipline psychologique. Les pages qui suivent ont été produites à partir de plusieurs fragments, originaires de plusieurs moments du parcours intellectuel de Georges Canguilhem, philosophe et épistémologue français (1904-1995) qui s’est intéressé à la question de la norme et de sa production dans les sciences du vivant. Le texte sans doute phare à l’égard de la conception de la psychologie telle que conçue par l’auteur est évidemment « Qu’est-ce la psychologie ? », texte qui, replacé dans son contexte, paraît relativement pamphlétaire et dont les termes résonnent encore de manière inquiétante près de 50 ans plus tard. En effet, à la lecture de cette retranscription d’une conférence publiée pour la première fois en 1958, on ne peut pas manquer de s’arrêter sur la phrase assassine qui qualifie la psychologie : « Philosophie sans rigueur, parce qu'éclectique sous prétexte d'objectivité ; éthique sans exigence, parce qu'associant des expériences éthologiques elle-même sans critique, celle du confesseur, des éducateurs, du chef, du juge, etc. ; médecine sans contrôle, puisque des trois sortes de maladies les plus inintelligibles et les moins curables, maladie de la peau, maladie des nerfs, et maladies mentales, l'étude et le traitement des deux dernières ont fourni de toujours à la psychologie des observations et des hypothèses. » (Canguilhem, 1958 : 366). Il importe donc de comprendre pourquoi cette dénonciation relativement rude de la psychologie, et ce que l’auteur place sous ce terme. Canguilhem a en effet toujours eu un rapport assez ambivalent à la psychologie, ou plutôt à la dimension psychologique. Dans un premier temps, nous verrons ce qu’il en est de la place spécifique qu’il lui décerne, pour ensuite dans un deuxième temps de tenter de comprendre les griefs qu’il développe à son encontre. Cette mise en perspective historique à travers un débat d’idées vieux d’un demi-siècle pourra nous aider d’une part à relativiser le caractère prétendument nouveau des structures de positionnements dans le « champ psy », et d’autre part, pourra nous permettre de mieux saisir la belle oxymore que constitue la question de la norme en santé mentale.
Marquis, N. (2009). La norme en santé mentale. Retour sur les profondesracines d’un débat actuel avec G. Canguilhem. La Fabrique du syptôme, Bruxelles. https://hdl.handle.net/2078.5/202991