Œuvres morbides, créateurs fous, poètes maudits et disparus précocement, jeunes filles idéalistes consumées par la phtisie, lecteurs égarés pour s’être trop exposés au sublime : autant il peut sembler difficile de définir exactement le romantisme, autant la métaphore du « mal romantique » fait largement consensus en Europe, à la fois chez les contemporains et dans l’appréciation critique ultérieure. L’association entre romantisme et maladie est aussi fréquente que les sens qu’elle revêt sont nombreux : la métaphore épidémique est motivée par le fait que, de façon inédite, la sensibilité romantique se répand rapidement en Europe et affecte directement la sphère des pratiques sociales et la forme des existences . Dans ce contexte, le « mal romantique » possède une dimension plus ou moins allégorique : il est perçu tantôt comme une atteinte directement physique qui procèderait par excitation excessive et épuisement du sujet conduisant parfois à la mort, tantôt comme une mise en danger psychique et morale qui pousserait le sujet vers la folie et le crime par une valorisation de l’excès et de la déviance. Cette métaphore devient à la fois le vecteur d’une promotion et l’instrument d’un procès de l’art de l’époque : le caractère maladif du génie est ainsi tantôt un trait positif le singularisant radicalement de ses semblables , tantôt le symptôme de l’entrée dans une forme d’art « de l’épuisement » aux dangereuses conséquences artistiques et sociales. Elle donne en tout cas lieu à un vaste mouvement d’interrogation sur les nouveaux pouvoirs de l’art : face à ce phénomène sans précédent, il s’agit de chercher le siège de ce mal, et ce sont souvent le livre et la lecture qui se trouvent incriminés, accusés de transmettre des pathologies diverses et de devenir un médium de contagion ou un vecteur de morbidité. De fait, du « signe de Musset » pour les affections physiques au « syndrome de Stendhal » et au « mal du siècle » pour les troubles psychologiques ou mentaux, le XIXe siècle nous a légué l’idée que le romantisme a partie liée avec la maladie et que l’œuvre d’art peut être un poison. Une telle association est faite à la fois par les détracteurs du romantisme, prompts à l’utiliser comme un reproche pour discréditer leurs ennemis littéraires, et par les artistes et théoriciens romantiques eux-mêmes, qui soulignent les pouvoirs souvent fatals de l’œuvre d’art sur les corps et sur les âmes. Or, ce point constitue un élément décisif dans la réception du romantisme et la construction de sa place dans l’histoire littéraire : l’affirmation d’un pouvoir de l’art pouvant aller jusqu’à la mort, qui participe à l’origine de la promotion du champ esthétique dans les activités humaines, contribue paradoxalement à marginaliser ce dernier en suggérant que l’art et la vie ne font pas bon ménage et doivent occuper des espaces séparés. On assiste ainsi à une étape décisive de « l’histoire de [la] dévalorisation » (William Marx) des pratiques artistiques au sein du champ social. Or, l’analogie entre romantisme et maladie n’est que l’un des versants de l’affirmation romantique du pouvoir de l’art sur les corps et les esprits : on observe à la fois dans les textes théoriques et à travers les représentations littéraires de ce pouvoir que, pour les romantiques, l’art peut en effet soigner et sauver de la même manière qu’il peut rendre malade et tuer. Au-delà de l’image obsédante mais partielle du « mal romantique » servant à faire la critique d’un paradigme de la sensibilité qui désorganise profondément les relations traditionnelles entre l’art et la vie, il nous semble donc utile de replacer le lien établi entre romantisme et maladie dans un contexte de pensée et de pratiques artistiques plus large, où l’œuvre d’art se caractérise par un nouveau pouvoir d’affecter les vies et apparaît, en fonction des cas et selon des modalités diverses, comme un pharmakon, tantôt poison et tantôt remède. Dans l’introduction de sa grande étude sur Le Romantisme et les mœurs (1910), consacrée à analyser les conséquences délétères de la sensibilité romantique sur le corps social, Louis Maigron rappelait que l’on aurait tort de considérer le romantisme sous ce seul aspect, mais que, ses aspects bénéfiques étant moins fréquemment représentés dans les textes littéraires et les discours critiques, il les a écartés de son champ d’investigation . Nous souhaitons pour notre part proposer ici un bref parcours dans le récit européen du début du XIXe siècle, qui, adossé à un rappel du contexte critique, doit faire valoir l’importance de cette dimension thérapeutique des arts, promouvant de nouvelles fonctions de la lecture et du livre. Mais avant de se pencher sur ce corpus laissé de côté et plus conséquent que Maigron ne le suggère, il faut rappeler l’avertissement prononcé par Ariane Bayle à l’orée du volume qu’elle dirige sur Les Usages thérapeutiques du littéraire (XVIe-XVIIIe siècle) : « Personne n’a jamais guéri d’une maladie parce qu’il écrivait ou parce qu’il lisait ». Même si les témoignages de lecteurs et de consommateurs effectifs des œuvres d’art peuvent être éclairants pour cerner les modalités de la réception romantique , il n’est pas question ici de se pencher sur l’efficacité réelle de l’œuvre en tant que moyen de guérison ou adjuvant d’une cure quelconque, mais de s’interroger sur la façon dont la littérature suggère au sein des textes que l’art est capable d’affecter le corps de ceux qui le reçoivent. Il s’agit donc de réfléchir à la manière dont la fiction théorise les pouvoirs de l’art en mettant en scène les effets du récit et en accordant potentiellement à l’art une fonction thérapeutique qui est représentée dans les bornes du texte, sur les lecteurs, les auditeurs ou les spectateurs figurés. À terme, ces représentations contribuent à rétablir un lien entre la lecture et la vie que l’accent mis sur les pathologies liées à la consommation de l’œuvre d’art avait tendance à effacer. Les Künstlernovellen romantiques permettent en effet d’évoquer la bivalence de l’œuvre d’art : au-delà de la crainte d’un « désengagement de l’art » au profit de la sphère de l’esthétique pure au nom du caractère pathogène de l’œuvre, ils nous permettent d’interroger la manière dont l’œuvre romantique peut continuer de se représenter comme disposant d’une force efficace et potentiellement bénéfique dans l’existence. Or, ainsi que nous le verrons, non seulement cette perspective renouvelle les rapports entre art et médecine, mais elle tend à terme à promouvoir dans le récit une vision de l’art comme médecine, et une médecine supérieure à celle dont les docteurs sont les dépositaires.
Feuillebois, V. (2017). Quand lire, c’est guérir : valeurs thérapeutiques des arts dans le récit romantique européen. In Sylvie Humbert-Mougin, Florence Godeau (ed.), Vivre comme on lit. Presses Universitaires François-Rabelais. https://hdl.handle.net/2078.5/249149