(fr) Le propos de ces pages est de relever et de réfléchir l'ambiguïté essentielle de la négociation — comme idée — et, surtout, sa réversibilité — comme pratique de soi, du lien et de la loi. Ambiguïté et réversibilité, pour le dire rapidement, qui tiennent à ce que la négociation hésite entre balance de forces, mutuel désintérêt et endettement mutuel ; elle est tournée aussi bien vers l'instauration du lien et de la loi que vers la décomposition du social, du juridique et du politique. Du point de vue éthique, elle oscille entre stratégie de rivalité et pratique de la réciprocité, du point de vue politique entre répartition individualiste et participation. C'est en ce sens que le titre de cet article situe la négociation au degré zéro — ce degré qui est seuil de mutation entre deux états de la matière, c'est-à-dire entre deux modes d'articulation de ses composants. Mais cette situation d'ambiguïté essentielle fait aussi de la négociation le lieu et le procès même d'un événement possible — cet événement qui serait basculement d'un état dans l'autre, émergence ou disparition de propriétés décisives dans le rapport entre éléments. On peut penser, en effet, que la pratique de la négociation, moyennant sans doute certaines conditions, peut conduire (mais sans nécessité) à une transformation de son horizon et de son sens. J'explorerai successivement les deux voies de ce mouvement : soit renversement d’un procès de solidarité en une combinatoire de monades (I) ; soit, à l'inverse, déploiement en quelque sorte inattendu d'un horizon de solidarité de l'intérieur même de tractations originairement animées par des stratégies d’intérêts exclusifs (II). La question qui se pose, chemin faisant, est de déterminer les conditions qui semblent, sinon provoquer, du moins rendre possible ou même favoriser de telles transformations ; je tâcherai de formuler quelques hypothèses sur ce point.
de Stexhe, G. (1996). Négociation: le degré zéro et l’événement,. In Philippe Gérard, François Ost et Michel Van de Kerchove (dir.) (ed.), Droit négocié, droit imposé ? (p. p. 197-229). Presses de l’Université Saint-Louis. https://doi.org/10.4000/books.pusl.18756