De la pensée qui tue au récit qui soigne : Louis Lambert et « Un drame au bord de la mer »

Feuillebois, Victoire
(2017) Les Lettres Romanes — Vol. 1-2, n° Numéro spécial sur l’intratextualité, p. p. 51-64 (2017)

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  • Feuillebois, VictoireUSL-B
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Lire Louis Lambert en regard d’« Un drame au bord de la mer » nous place au carrefour de plusieurs types d’intratextualité balzacienne : d’un côté, les deux textes font partie des Études philosophiques, ensemble dont Balzac consolide la cohérence par un réseau de thématiques communes et des schémas d’opposition et de reprise, ainsi que l’a montré Michel Butor dans Improvisations sur Balzac I : Le Marchand et le Génie (1998). De l’autre, on observe entre ces deux textes le retour des personnages traditionnel au sein de la Comédie humaine : le cas de Louis Lambert n’est certainement pas le plus frappant par son étendue (outre le roman éponyme paru d’abord en 1832 et la courte nouvelle d’« Un drame au bord de la mer », on ne le retrouve qu’en marge des Illusions perdues et dans deux ébauches), mais il présente ici une variation intéressante du célèbre procédé balzacien. En effet, il s’agit moins d’un retour à proprement parler, qui s’effectuerait dans un autre temps de l’action comme de la composition, qu’une migration narrative du personnage dans un espace distinct de celui qu’il occupait originellement : non seulement l’écriture des deux fictions est concomittante , mais la nouvelle comble une ellipse de la narration romanesque en décrivant le voyage qu’effectuent Louis et Pauline en Bretagne afin de guérir le penseur génial et que le roman se contentait de mentionner . De plus, en parallèle, l’effet de résurgence du personnage est gommé par l’organisation choisie par l’auteur pour ses Études philosophiques, où « Un drame au bord de la mer » vient avant Louis Lambert, ce qui conduit grandement à affaiblir l’effet de reconnaissance du personnage par le lecteur : dans le texte de la nouvelle, Louis Lambert n’est identifié que très tardivement, à la dernière page, par le personnage de Pauline qui prononce le nom de son compagnon, que l’on identifie alors comme le narrateur du récit, alors que dans le roman il constituait plutôt la matière de la narration. On se trouve donc dans un diptyque paradoxal formé par ces deux textes qui entretiennent un rapport avéré, tout en présentant une articulation marquée par une série de déplacements et d’escamotages. De telles singularités doivent attirer notre attention sur le statut particulier de la relation intratextuelle entre ces deux textes. L’étonnante déconnexion entre deux ensembles narratifs qui en réalité se combinent met en relief la principale difficulté qui se pose à la lecture : les deux œuvres présentent une opposition thématique fondamentale et semblent à ce titre se répondre en miroir, en renvoyant chacune le reflet symétrique de l’autre. Louis Lambert constitue en effet un roman sur le génie qui met notamment l’accent sur les désordres et les désastres causés par la lecture et la pensée : le héros connaît une fin malheureuse, et les livres qui lui ont échauffé l’esprit sont directement incriminés par certains personnages, comme le père Haugoult qui retire à Louis le Traité de la volonté inspiré de Swedenborg. Bien que le personnage de Louis Lambert reste dans l’ensemble une figure valorisée, Balzac semble ici faire sien le stéréotype quichottesque des œuvres ayant l’effet d’un « poison », que l’on retrouve à la fois dans l’introduction aux Études philosophiques et dans d’autres textes comme Le Curé de village (1841) . Or, Balzac a tenu à présenter ailleurs d’autres expériences de lecture et d’écriture de Louis Lambert : au roman initial répond justement « Un drame au bord de la mer », où les jeunes gens sont les auditeurs d’un récit que Louis se charge de relater sur le conseil de sa compagne, inquiète de l’effet que cette sombre histoire pourrait avoir sur l’esprit du jeune voyant – ce que le lecteur lit est censé être le résultat de cette mise par écrit, sous la forme d’une longue lettre envoyée par Louis Lambert à son oncle, le curé de Mer. Contrairement aux lectures enfiévrées du jeune homme, ce processus d’écriture mis en valeur par la structure encadrée du récit, qui en détaille les circonstances et les effets, se trouve donc associé à une valeur thérapeutique de l’œuvre d’art, ce qui vient contredire le discours sur les dangers de la lecture et de la création que Balzac paraissait reprendre dans le roman précédent. Il s’agit donc pour nous d’interpréter l’opposition symétrique qui se dessine entre ces deux textes, dont l’un illustre « la pensée qui tue » tandis que l’autre figure un récit qui soigne : il nous semble que, alors que l’on a souvent tendance à réduire le récit d’artiste du début du XIXe siècle à l’exhibition des pathologies liées à l’art et au génie, le diptyque formé par ces deux œuvres esquisse une représentation plus nuancée, et attestée ailleurs chez Balzac, qui assimile la lecture et la création à une forme de pharmakon, c’est-à-dire à une substance qui agirait tantôt comme un poison, tantôt comme un remède. Il s’agira donc d’interroger le rôle joué par le dispositif intratextuel dans cet élargissement de la perspective proposée par Balzac sur les processus de réception et de création. Nous soutiendrons qu’ici, l’intratextualité balzacienne ne fonctionne pas comme un repentir ou une correction, mais que la déconnexion qu’elle suppose et l’écart qu’elle creuse entre les deux temps de la reprise épousent le syllogisme fondamental de cette conception de l’œuvre d’art comme pharmakon, qui suggère que l’art peut tantôt guérir et tantôt tuer, sans que l’on puisse exactement savoir quel effet possible de l’œuvre frappera celui qui sy expose.
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Citations

Feuillebois, V. (2017). De la pensée qui tue au récit qui soigne : Louis Lambert et « Un drame au bord de la mer ». Les Lettres Romanes, 1-2(Numéro spécial sur l’intratextualité), p. 51-64. https://hdl.handle.net/2078.5/249150 (Original work published 2017)