De nombreuses études se sont penchées sur les communautés linguistiques doublement minorisées en Europe, c’est-à-dire minorisées à la fois au niveau national et au niveau européen, comme par exemple les langues ou dialectes basque, catalan, corse, sarde, gallois, luxembourgeois, romanche, etc. A l’inverse, de nombreuses communautés linguistiques sont effectivement minorisées dans le contexte national mais relèvent en même temps d’une langue véhiculaire ou, à tout le moins, parlée dans différents pays européens. Nous pensons ainsi aux minorités francophones de Belgique et de Suisse, danoises d’Allemagne, suédoises de Finlande, allemandes d’Italie, de Pologne et de Hongrie, russes d’Estonie, slovènes d’Autriche, etc. Parmi ces dernières, peu nombreuses sont celles qui correspondent aux frontières administratives d’une entité sub-nationales ou d’une région. C’est ce dernier type de communauté linguistique que nous allons étudier et plus particulièrement le cas du français (ou franco provençal) dans la région italienne du Val d’Aoste et au cas de l’allemand dans la communauté germanophone de Belgique. Outre leurs caractéristiques communes au niveau linguistique (à savoir être une langue minoritaire dans le contexte national tout en relevant d’une langue véhiculaire à l’échelle européenne) et au niveau institutionnel (elles correspondent toutes deux à un découpage territorial régional), ces communautés linguistiques sont de petite taille et, par conséquent, peu couvertes par la science politique. De plus, les différents processus de décentralisation et de fédéralisation de des états européens auxquels elles appartiennent ont doté ces deux entités sub-nationales d’institutions politiques et de compétences propres. Nous verrons ainsi dans une première partie que ces deux entités disposent d’un parlement, d’un gouvernement et d’un nombre conséquent de compétences en matière, par exemple, d’enseignement. Ces deux entités sont également représentées politiquement aux niveaux national et européen. C’est dans le cadre de cette représentation politique à multiples niveaux que se situe cet article. Notre analyse consistera, dans un premier temps, en une description et une interprétation des spécificités des systèmes de représentations disponibles pour chacune de ces deux communautés linguistiques. Plus particulièrement, le système de partis et son évolution seront analysés, en mettant l’accent sur le rôle et le poids que jouent dans ce cadre les partis ethno-régionalistes. Ces partis – de par leur succès électoral et leur participation au pouvoir – sont des acteurs majeurs au niveau de la représentation des intérêts d’une communauté linguistique déterminée, tant au niveau régional qu’au niveau national. En effet, « un des moyens traditionnel pour s’assurer la loyauté des citoyens est via l’engagement politique ou le droit politique à la représentation politique » (Malloy, 2005 : 233), soulignant l’importance cruciale de cette problématique dans les cas qui nous préoccupent. Dans une deuxième partie, nous étudierons un aspect particulier de la représentation politique régionale : celle qui se fait au travers d’un parti régionaliste. L’importance d’un parti régionaliste pour une communauté linguistique n’est pas à négliger et sera évaluée à la lumière de l’influence de son idéologie sur sa performance électorale. En effet, de nombreux auteurs s’accordent pour affirmer que, dans le cas des partis ethno-régionalistes en Europe, l’idéologie – principalement liée aux thèmes de décentralisation et d’autonomie – a un rôle prépondérant et permet d’expliquer une grande partie de la performance politique d’un parti(Montabes, Ortega & Pérez Nieto, 2004) ; (De Winter, Gomez-Reino & Lynch, 2006). Loin d’être monothématiques, ces partis centrent néanmoins leur discours sur une thématique de préservation ou d’accroissement de l’autonomie qui est constitutive de leur identité proche(Dandoy & Sandri, 2007). L’histoire de ces deux mouvements politiques sera brièvement présentée dans cette seconde partie et mise en relation avec l’évolution politique de la région et des états environnants. Enfin, en guise de conclusion, cette hypothèse de l’influence de l’idéologie sur la performance électorale de ces partis régionalistes sera testée, principalement sous l’angle de l’inclusion d’autres communautés et de la primauté de la défense des intérêts de la région. En outre, d’autres types d’explication de ces évolutions électorales divergentes seront abordées, à les stratégies d’alliances électorales et la formation de coalitions en cas de participation au pouvoir, la collaboration avec des acteurs socio-économiques (explications stratégiques) ou encore l’influence du contexte institutionnel et du processus de restructuration multi-niveaux de l’état (explications contextuelles).
Dandoy, R., Sandri, G., & Van Ingelgom, V. (2010). La représentation politique des minorités linguistiques : Une analyse comparée des communautés francophone d’Italie et germanophone de Belgique. Glottopol, 16(1), 11-29. https://hdl.handle.net/2078.5/92098 (Original work published 2010)