À la limite même de toute expérience, de toute mondanéité et de toute subjectivité, le traumatisme semble d’abord résister à toute prise descriptive ainsi qu’à toute saisie compréhensive. C’est au creux de cet aveu qu’Emmanuel Levinas et Claude Romano se rejoignent, nous permettant tous deux de penser une « expérience » de l’inassimilable. En partant de certains passages de L’événement et le monde et d’Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, la première partie de cette étude se propose tout d’abord d’éclairer les différents invariants structurels de l’expérience traumatique que sont l’extériorité, l’imprévisibilité et la proximité. La seconde partie de ce travail met au jour le désaccord profond qui sépare ces deux conceptions du trauma : alors que le traumatisme est pensé en sa dimension évènementielle par Romano, signant la fin de l’expérience et la défection de l’ipséité, il est pensé par Levinas en sa dimension structurelle, comme la condition même de l’ipséité. Seulement, cette dissension masque une nouvelle affinité : Romano et Levinas refusent tous deux de penser le traumatisme en termes d’une expérience sensible du monde à proprement parler. C’est dans le prolongement critique de ces deux conceptions du trauma que la dernière partie de cette étude se propose d’esquisser la thèse suivante : loin de signer l’échec de la mondanéité et de l’ipséité, le traumatisme en révèle bien plutôt les dimensions oubliées, plus sensible que toute sensibilité, au-delà de tout pouvoir et de toute identité. Le traumatisme permet dès lors à la phénoménologie de repenser l’expérience depuis la possibilité insigne de sa propre déchirure ou de son impossibilité.
Lorelle, P. (2016). L’expérience traumatique : Emmanuel Levinas et Claude Romano. In P. Cabestan (ed.), La raison et l’événement. Autour de Claude Romano (p. p. 47-71). Le cercle herméneutique. https://hdl.handle.net/2078.5/91640