Cet article interroge le lien de deux fameux motifs de la tradition phénoménologique inaugurés par Husserl et développés par Merleau-Ponty que sont l’intercorporéité et le « je peux ». Notre thèse consiste à décorréler ces deux motifs afin d’affirmer que le « je peux » n’épuise pas le phénomène de l’intercorporéité, mais qu’il faut au contraire penser une impossibilité structurelle, inhérente à l’intercorporéité dont dépendrait l’apparaître même de l’altérité. Il s’agit tout d’abord de distinguer deux différentes conceptions de la « possibilité corporelle » du point de vue des rôles respectifs qu’elles jouent dans l’intercorporéité : 1- le « je peux » comme pouvoir de perception et d’action du corps propre au moyen duquel je peux selon Husserl appréhender les phénomènes perceptifs d’autrui ; 2- et la « compossibilité » qui, chez Merleau-Ponty, désigne la coexistence originaire de nos possibilités corporelles et de celles d’autrui. Il s’agit ensuite de mettre en question les principes respectifs sur lesquels reposent ces deux différentes conceptions de l’intercorporéité — la transposition par analogie chez Husserl et la réversibilité chez Merleau-Ponty — afin de mettre au jour leur part d’impossibilité structurelle et de faire apparaître le rôle constitutif de l’impossibilité dans l’intercorporéité. C’est avec Levinas que nous repensons finalement l’intercorporéité, non seulement comme l’impossibilité de percevoir le vécu d’autrui, constitutive de son imprévisibilité, mais aussi comme la possibilité de « pâtir » par lui, constitutive de notre propre vulnérabilité.
Lorelle, P. (2015). L’intercorporéité au-delà du “je peux” : Husserl, Merleau-Ponty et Levinas ». ALTER Revue de phénoménologie, 23, 241-256. https://doi.org/10.4000/alter.392 (Original work published 2015)