Le terme « psychopathologie phénoménologique » jouit aujourd’hui d’une reconnaissance certaine, autant de la part des spécialistes des troubles psychiques – psychiatres, psychologues, psychothérapeutes, etc. –, que de la part des philosophes qui travaillent dans le courant de la phénoménologie. Or nous affirmons que l’association entre la psychopathologie et la phénoménologie n’est pas une affaire résolue : si les deux termes s’unissent dans une cause commune, ce n’est pas en tant que vieux amis retrouvés, mais plutôt comme deux adversaires de forces égales qui s’affrontent et se voient forcés de négocier. Dans quelle langue et sur quel terrain se fait le dialogue entre ces deux disciplines ? Cette question nous conduit tout droit vers le problème de l’articulation des domaines de la phénoménologie et de la psychopathologie : comment pouvons-nous définir la position de la phénoménologie dans son approche de la psychopathologie et inversement ? Afin d’aborder ce problème, nous étudierons le projet de la Daseinsanalyse de Ludwig Binswanger, une figure éminente dans l’histoire de la psychiatrie et l’un des premiers médecins à s’intéresser sérieusement à la phénoménologie. Tout en nous penchant sur un moment concret dans l’histoire de la psychiatrie, l’enjeu de notre analyse est néanmoins loin d’être purement historique. Le but de notre étude consiste bien plus à dégager à quel moment et sous quelle forme la phénoménologie a été convoquée sur le terrain psychiatrique. Cela nous permettra de préciser le sens de l’adoption de la méthode phénoménologique dans le cadre de la psychopathologie, en indiquant l’angle sous lequel il convient d’aborder la question de l’articulation de ces deux approches.
Sholokhova, S. (2016). Les angles morts de la psychopathologie phénoménologique ou ce que devenir psychiatre-phénoménologue veut dire. Le cas de Ludwig Binswanger. Le cercle herméneutique, 26-27, 251-276. https://hdl.handle.net/2078.5/48062 (Original work published 2016)