D’abord attaché à la Faculté des sciences, Jean Ladrière a enseigné à la Faculté des sciences politiques économiques et sociales, puis à l’Institut supérieur de philosophie. Il a donc embrassé un très vaste domaine : de la philosophie des sciences à la théologie (il a publié quatre ouvrages dans la prestigieuse collection théologique « Cogitatio Fidei » des éditions du Cerf), de la philosophie sociale et politique à la philosophie du langage et de la culture, à travers une réflexion approfondie sur la rationalité en modernité et sur l’impact des sciences et techniques. L’approche pluridisciplinaire de Jean Ladrière a marqué sa génération. Quatre termes peuvent qualifier la démarche de Jean Ladrière et décrire son profil d’intellectuel : à partir d’une expérience d’opacité, il y a une volonté de comprendre mue par une intégrité, une radicalité et une responsabilité particulièrement vigoureuses et conséquentes. Si l’on en juge par la nature des défis contemporains posés à la théologie, l’approche épistémologique de Ladrière est sans doute la plus utile, la plus essentielle. La question de l’identité de la théologie est au cœur des débats : entre catéchèse et sciences des religions, y a-t-il encore place pour une théologie universitaire qui croise l’exigence d’un discours confessant et la figure actuelle de la rationalité dans toute sa complexité ? Comment la rationalité théologique peut-elle rendre compte d’elle-même face au procès en légitimité intenté tant par les sciences humaines et sociales que par les sciences de la nature ? Le rôle critique de la théologie à l’intérieur de l’institution ecclésiale a-t-il encore cours ? Les questions autour de l’articulation entre discours scientifiques et discours religieux, entre convictions ultimes et délibération démocratique, peuvent-elles trouver une solution dans l’ignorance totale de la contribution de la théologie à la rationalité ? Ladrière montre, d’une part, que la théologie appartient à la rationalité commune en tant que science herméneutique, qu’il existe une homologie de structure entre la théologie, les sciences humaines et celles qui le sont moins, à condition que l’on recoure à une notion de scientificité plus large que la définition dictée par les seules sciences empirico-formelles. La théologie n’est donc pas une île, elle peut valablement entrer en interaction avec d’autres sciences. Jean Ladrière montre, d’autre part, que la théologie doit cultiver sa différence, sous peine de renoncer à son niveau de discours propre, car une présupposition fondamentale lui est donnée par son inscription dans une tradition de croyance spécifique, dans une histoire d’interprétation particulière. Non seulement la théologie peut revendiquer son appartenance à une rationalité authentique, mais elle peut aussi apporter aux autres rationalités, et cela à condition qu’elle accepte de rester elle-même, sans complexe.
Bourgine, B. (2009). La rationalité théologique selon Jean Ladrière (1921-2007). In Guy Zélis (dir.), avec la collaboration de Luc Courtois, Jean-Pierre Delville et Françoise Rosart (ed.), Les intellectuels catholiques en Belgique francophone aux 19e et 20e siècles (pp. 339-354). Presses universitaires de Louvain. https://hdl.handle.net/2078.5/46346