On peut considérer que la question de la légitimité de l’intégration européenne s’est véritablement posée à partir de 1992, à la suite du débat ouvert par le résultat négatif du premier référendum danois relatif à la ratification du traité de Maastricht et par le score serré de la réponse positive apportée par les électeurs français qui a suivi . Plus récemment en 2005, suite aux échecs des référendums français et néerlandais relatifs à la ratification du « Traité établissant une Constitution pour l’Europe (TCE) », la question de la légitimité de l’Union Européenne a été à nouveau portée sur le devant de la scène. Ces résultats négatifs ont en effet été interprétés comme l’indication d’un sentiment d’inquiétude, voire de rejet, d’une grande partie de l’opinion publique européenne à propos de la construction européenne. De manière générale, ces deux décennies sont ainsi marquées, tant du côté des acteurs et des institutions de l’UE que du côté des observateurs et des analystes, par le diagnostic d’un « déficit de légitimité démocratique » de l’UE. A l’instar de l’étude de la légitimité dans le cadre de l’Etat-nation, les études européennes ont appréhendé cette question principalement sous deux angles d’approches, normatif et empirique, en tentant de répondre à cette double interrogation: au vu d’une série de critères normatifs, principalement démocratiques, le système politique européen peut-il être considéré comme légitime? Et dans quelle mesure les citoyens perçoivent-ils le processus d’intégration comme légitime? Si les débats académiques portant sur la légitimité européenne ont atteint aujourd’hui un haut degré de sophistication sur le plan normatif , on en sait considérablement moins quant à la légitimité empirique du processus d’intégration européenne. Dans son acceptation empirique, la légitimité d’un système politique est perçue comme dépendante de l’adhésion, du soutien, des attentes, des valeurs, dispositions ou attitudes incarnées dans les croyances des citoyens. Au sein des études européennes, l’étude de la légitimité « par le bas » a principalement consisté à analyser l’opinion publique à l’égard de l’intégration européenne, plus particulièrement grâce à un recours quasi exclusif aux données de sondage issues des Eurobaromètres. Les travaux quantitatifs ont permis des avancées essentielles . Cependant, ces analyses ont également montré leurs limites à répondre à certains questionnements relatifs aux rapports des citoyens à l’Union européenne et en particulier à analyser la variable nationale dans toute sa complexité . Dans le cadre d’une réflexion sur la légitimité de ce nouvel ordre politique émergent, nous entendons donc contribuer à l’approfondissement de la compréhension de ces croyances en la légitimité du système européen. Ce texte s’inscrit dans cette tradition de recherche qui aborde la question de l’acceptation de l’ordre politique européen à partir du point de vue des citoyens. Ce texte vise à comprendre les différents types de raisonnements élaborés, pas toujours explicitement, par les citoyens européens dans leur reconnaissance du système politique européen comme légitime ou illégitime. L’analyse des discours de légitimation dans l’arène publique – dans les médias, les parlements, les journaux académiques ou dans le cas qui nous occupe dans des discussions entre citoyens – offre aux chercheurs un accès à la nature complexe et multidimensionnelle des croyances en la légitimité d’un ordre politique. Les discussions tenues au sein de nos focus groups peuvent être utilisées pour esquisser les structures des discours de (dé)légitimation, les arguments qui soutiennent les croyances et les demandes de légitimité des citoyens, les références normatives et les critères d’acceptabilité qu’ils proposent et la manière dont ils conçoivent, dans le sens de framing, leurs interprétations et évaluations de cet ordre politique . Plus spécifiquement, il s’agira de porter une attention particulière à la façon dont les évaluations positives et négatives du nouvel ordre européen sont construites dans ces trois pays : au sein de quels débats trouvent-elles leur origine ? A quels critères se réfèrent-elles pour justifier du caractère positif ou négatif des évaluations de ce nouvel ordre ? A travers 24 entretiens collectifs réalisés en Belgique (francophone), en France et en Grande-Bretagne , nous tenterons de répondre à ces questions. Nous nous inscrivons dans le qualitative turn récemment emprunté par les études européennes . Dans le cadre de nos focus groups, si le sujet de l’Europe a été imposé, les questions restent cependant assez ouvertes pour permettre une certaine latitude dans les discussions engagées . L’effet d’entraînement favorisé par la dynamique de la discussion incite les participants à produire un discours qui se détache plus facilement des problématiques imposées par le chercheur. Quel que soit le niveau ou le pays retenu, il est possible d’observer les éléments à partir desquels nos participants parviennent à évaluer le processus d’intégration européenne. La première étape de notre démarche d’analyse vise donc à repérer quels sont les enjeux européens qui sont évoqués au sein des discussions et en quels termes .
Van Ingelgom, V. (2011). Les perceptions citoyennes de l’intégration européenne à travers l’expression de focus groups. In CHENEVIERE, C. & DUCHENNE, G. (ed.), Les modes d’expression de la citoyenneté européenne (p. p. 108 - 125). Presses Universitaires de Louvain. https://hdl.handle.net/2078.5/35793