Philosophiquement, réfléchir à la question du partage de la terre impose tout de suite le développement d’une série de sous-questions fondamentales grâce auxquelles cette interrogation pourra gagner en épaisseur conceptuelle. Parmi elles, une question centrale est de savoir ce dont il est question dans ce partage, donc de savoir à quoi renvoie le concept de « terre » à partager. En effet, pour comprendre ce qu’est le partage d’une chose, encore faut-il savoir ce qu’est une chose à partager, et quelles sont les différentes manières d’appréhender cette chose. Dans cet article, nous développerons l’hypothèse selon laquelle la question du partage de la terre nécessite avant tout qu’une pensée de ce qu’est la terre – de l’être de la terre – soit développée. Plus précisément, nous soutiendrons l’idée qu’une pensée de l’être de la terre renvoie concrètement, à partir de la modernité, à une pensée de l’être d’une chose étant donné que, sur le plan ontologique, la pensée moderne assimile la terre à la notion de chose, c’est-à-dire qu’elle conçoit la terre sous le schème de la chose en tant qu’entité objectivée et saisissable abstraitement par l’esprit – elle chosifie la terre. Or, une telle représentation semble s’opposer à une vision cosmologique et prémoderne de la terre pour qui celle-ci ne se réduit pas à une large étendue mesurable et réifiée, mais se conçoit comme faisant partie d’un monde composite où elle est considérée de façon différenciée en fonction des usages et des pratiques auxquels elle est rattachée. Notre hypothèse est donc celle-ci : pour penser les différentes possibilités du partage de la terre, il est avant tout nécessaire de penser quels types de représentation de la terre sont impliqués dans ce partage, ce qui permet de comprendre en quoi la manière de se rapporter à la terre influence la manière dont on peut s’imaginer un son partage.
Pour développer cette hypothèse, nous proposerons une approche philosophique du concept juridique de propriété, estimant que les développements de diverses théories juridiques concernant la propriété à travers l’histoire sont les véhicules plus ou moins conscients de régimes ontologiques ou métaphysiques particuliers , c’est-à-dire de thèses fondamentales sur l’être et, en l’occurrence, sur l’être de la terre qui cristalliseraient, au moyen du concept de propriété, un certain rapport au monde. Il ne s’agira donc pas de faire l’étude du concept de terre en droit, mais bien de questionner le statut ontologique du concept de la terre saisie par la notion de chose dans trois régimes juridiques différents de la propriété en tant que celle-ci nous semble être la traduction juridique d’un très vieux problème philosophique aujourd’hui mis à jour par la question écologique, à savoir le rapport entre sujet et objet.
L’idée centrale de notre argumentaire sera donc la suivante : l’élaboration du concept juridique de propriété en droit est traversée par une série de prémisses ontologiques desquelles découle un certain rapport au monde qu’il est nécessaire de caractériser. Pour ce faire, nous nous appuierons fortement sur le travail récent de la juriste Sarah Vanuxem développé dans son ouvrage La propriété de la terre dans lequel la juriste analyse de manière systématique la présence de l’ontologie dualiste de la modernité dans la construction progressive du régime juridique de la propriété moderne . En effet, dans son étude sur la propriété de la terre l’autrice montre en quoi la conception classique et absolutiste de la propriété telle qu’elle s’est élaborée au XIIe siècle en France et telle qu’elle reprend forme aujourd’hui par le biais de la doctrine de la théorie renouvelée de la propriété participent à ce qu’il conviendrait d’appeler un démêlement des notions de propriété et d’usage dans le concept juridique de propriété menant, sur le plan philosophique, à un réel « oubli du sens de la terre ». Selon nous, en continuant l’argumentaire de Vanuxem, cet oubli est la trace de l’influence de ce que le philosophe Jacques Derrida nommait une métaphysique de la présence qui rend ontologiquement impensable la question du partage de la terre.
Dès lors, pour « retrouver le sens de la terre » et de son partage ; pour sortir de la contradiction logique dans laquelle enferme la métaphysique de la présence au travers du concept de propriété, nous proposerons une conceptualisation relationnelle de ce même concept de propriété afin de dessiner, en reprenant les développements de Vanuxem, une figure écologique du propriétaire. L’idée d’une approche relationnelle consistera à penser l’articulation sujet-objet sur fond d’une ontologie des relations qui, selon nous, est au cœur du paradigme écologique en philosophie , afin d’« écologiser » le concept de propriété en montrant 1/ que le régime ontologique qui sous-tend les pensées classique et renouvelée de la propriété est structurellement incapable de penser le partage de la terre (section 1-2-3) et 2/ que le droit « tel qu’il existe » est suffisamment « plastique » pour que se développe en son sein une figure relationnelle du propriétaire permettant de penser le partage de la terre (section 4). Une fois cette figure relationnelle dégagée, nous tenterons d’analyser en quoi elle reçoit des bribes de traduction en droit belge actuel. Le changement de regard ontologique n’a pas – encore – eu lieu, mais des traces peuvent en être décelées (section 5).
de Clippele, M.-S., & Moury, A. (2026). Écologiser la propriété. Traductions juridiques d’un renversement ontologique. In Mona Gérardin-Laverge, Paul Guillibert (ed.), Partager la Terre. Quelle écologie politique pour un monde commun ? (pp. 11-52). Presses Université Saint-Louis. https://hdl.handle.net/2078.5/281261