(fr) Les débats publics contemporains sont fréquemment traversés par l’idée que nous vivrions dans une ère de « post-vérité », marquée par la prolifération de la désinformation, des mensonges populistes, des propagandes ou des contenus produits par l’intelligence artificielle, ce qui fragiliserait la capacité des citoyens à se forger une opinion éclairée et à participer de manière rationnelle aux débats publics. Ce type de discours se retrouve notamment dans des discours politiques et institutionnels, par exemple dans les débats publics européens, où les institutions européennes ont développé une série d’initiatives en vue de répondre à cette menace (Navarro et al., 2019 ; Oleart & Theuns, 2023 ; Stasi & Parcu, 2021 ; Zajączkowski et al., 2023). Ces discours « bricolés » (Kauppi, 2022) au croisement de différentes influences (García-Guitián et al., 2024) et acteurs (Oleart & García, 2025) tout en s’inscrivant dans la continuité de discours précédents (Sampugnaro & Trenz, 2024), présentent ces enjeux comme un « problème », une « menace contre la démocratie », qui doit être réglé (Navarro et al., 2025). On redoute notamment son effet sur les élections (Navarro et al., 2019). Des chercheurs se sont intéressés aux notions utilisées dans ce type de discours, que ce soit la désinformation ou la post-vérité (Altay et al, 2023 ; Farkas et Schou, 2023 ; Liccia, 2025) ou la démocratie et la sphère publique (Bouza García & Oleart, 2024 ; García-Guitián et al., 2024 ; Oleart & Theuns, 2023). Ces dernier aspects apparaissent parfois dans une représentation idéaliste d’un espace public habermassien (Liccia, 2025) ou une conception technocratique et légaliste du fonctionnement démocratique (Oleart & Theuns, 2023). Certains y voient des discours pouvant contribuer à restreindre les formes légitimes de dissensus et de conflictualité démocratique, et ainsi poser problème pour la démocratie elle-même (Farkas & Schou, 2023).
Ces débats reposent souvent sur des présupposés implicites, et peu interrogés, quant à ce que signifie « s’informer » et sur la manière dont l’information participe à l’agir politique. Qu’est-ce que s’informer en pratique ? Comment les individus mobilisent-ils des informations pour interpréter le monde social et produire du politique ? Comment est pensé le rapport à la production de l’information, notamment le rôle des intermédiaires et autorités épistémiques (Bartsch et al., 2025 ; Jäger, 2024) ?
Partant de ce constat, cette communication, inscrite dans les critical discourse studies, qui interrogent la manière dont les pratiques discursives participent aux luttes hégémoniques sur la définition de la réalité sociale, présente premièrement une recherche sur la notion d’information dans les discours publics européens sur la désinformation, sur base d’un corpus de documents institutionnels clés analysé dans une approche à dominante inductive, supplémentée d’une approche lexicométrique (Derinöz, 2023), permettant d’identifier des régularités discursives et des points nodaux (Glasze, 2007 ; Nabers, 2023).
Dans un second temps un cadre théorique en cours d’élaboration est mis en discussion. Ce dernier vise à saisir, « par le bas » des pratiques discursives au travers desquelles les citoyens attribuent une valeur informationnelle aux ressources qui les entourent et, ce faisant, politisent leur rapport au monde. Ce cadre vise à (1) identifier les logiques discursives par lesquelles des individus attribuent une valeur informationnelle aux ressources qu’ils mobilisent pour parler d’un objet potentiellement politique, et à (2) mettre au jour les modes de politisation émergeant des discours informationnels, en vue de contribuer aux débats sur (les enjeux de) la (re)définition de la démocratie, dans un contexte où l’information et sa relation au (et à la) politique (Zienkowski, 2019) sont fortement contestées et doivent être repensées.
Derinöz, S. (2026, July 10). S’informer à l’ère de la post-vérité : des pratiques ordinaires aux cadrages publics. Colloque du réseau franco-italien : Médias & nouvelles littératies, Montpellier. https://hdl.handle.net/2078.5/278820