La démocratie au guichet : les citoyens au cœur des interactions administratives. La probation en Belgique francophone : un laboratoire pour la participation des citoyens à la mise en œuvre des services publics

(2026)

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Schiffino-Leclercq, Nathalie
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Moyson, Stéphane
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(fr) À l’heure où les citoyens et citoyennes manquent de confiance vis-à-vis des autorités politiques, administratives et judiciaires, leur participation aux affaires publiques est souvent présentée comme l’un des leviers qui permettrait d’apaiser leurs relations avec l’État, notamment à partir de dispositifs ad hoc de démocratie participative, délibérative ou directe. A contrario, leur participation aux services publics du quotidien, au travers de leurs interactions avec les administrations, demeure une zone d’ombre dans la recherche. Pourtant, ces administrations et leurs agents de première ligne sont responsables de la mise en œuvre des politiques publiques et, à ce titre, elles constituent, pour de nombreux citoyens, le principal visage de l’État. Ainsi, les interactions dites administratives, celles qui s’établissent entre citoyens et agents de première ligne, jouent un rôle décisif dans la construction du rapport que les citoyens entretiennent à l’État, la confiance qu’ils placent dans ses institutions et la légitimité qu’ils lui reconnaissent. La « théorie de la bureaucratie de guichet » (« street-level bureaucracy theory ») s’est essentiellement concentrée sur les agents de première ligne, reléguant les citoyens au rang de simples bénéficiaires. Or, un nombre croissant de travaux reconnaissent les citoyens comme des acteurs stricto sensu, capables d’exercer du pouvoir sur la mise en œuvre des services publics. Les modalités concrètes de cette participation, ainsi que leurs effets, demeurent toutefois peu explorés. Ma recherche doctorale aspire à combler ces manquements en posant la question suivante : comment les citoyens participent-ils à la conduite et aux issues des interactions administratives ? Pour ce faire, je m’appuie, d’une part, sur les apports des recherches consacrées aux fardeaux administratifs, présentés comme des obstacles à l’empowerment des citoyens, et aux ressources administratives, présentées comme des outils leur permettant de dépasser ces obstacles. D’autre part, j’adopte une approche relationnelle qui appelle à décentrer la perspective des acteurs individuels (agents ou citoyens) vers les dynamiques relationnelles qui gouvernent les interactions de première ligne tout en considérant le rôle des structures institutionnelles et de pouvoir qui les affectent. La question de recherche est abordée à partir d’un cas d’étude spécifique : la probation en Communauté française de Belgique. La probation, à la croisée de la punition et de la réhabilitation, est un terrain propice pour étudier la participation des citoyens à la mise en œuvre des services publics. Si elle touche aux libertés et droits les plus fondamentaux des citoyens, elle encourage une participation active des probationnaires à la mise en œuvre de leur mesure probatoire et elle peut contribuer à leur empowerment comme le montre ma recherche doctorale. Ce faisant, la probation est un laboratoire pour la participation des citoyens à la mise en œuvre des services publics. Un dispositif méthodologique qualitatif multiméthode et longitudinal, mêlant 110 observations directes d’interactions entre 46 probationnaires et leur agent de probation ainsi que 86 entretiens avec les acteurs observés, a été mis en place. Deux phases d’observations et d’entretiens successives ont été organisées à un an d’intervalle. Cela a permis de rendre compte de l’incidence du caractère multi-épisodique des interactions entre probationnaires et agents de probation sur la participation des justiciables à ces interactions. En dépit de la nature punitive des interactions en première ligne en contexte de probation, la plupart des probationnaires participent activement à la mise en œuvre de leur mesure judiciaire. Des résultats émerge une typologie des interactions selon les dynamiques relationnelles et de pouvoir qui y prévalent, auxquelles les probationnaires contribuent par diverses modalités de participation : pratiques de conformité, de persuasion, de protestation, de subversion, de résistance et de désengagement. Les interactions administratives « mécanisées » impliquent généralement des primo-délinquants qui se montrent dociles à cause du stress qu’engendre pour eux la mesure probatoire, incitant les agents à un traitement essentiellement procédural. Lors des interactions « inversées », des probationnaires, ayant souvent une expérience préalable de la justice, protestent contre une condamnation jugée injuste, poussant les agents à se mettre en retrait. Dans les interactions « antagonistes », des probationnaires au bagage judiciaire majeur et provenant d’un environnement criminogène résistent et tentent d’échapper à leurs obligations judiciaires, qu’ils jugent démesurément contraignantes, ce qui suscite des attitudes de confrontation de la part des agents de probation. À l’opposé, lors des interactions « collaboratives », les probationnaires jugent le dispositif probatoire utile et travaillent avec les agents de probation à sa mise en œuvre. Si l’(in)expérience judiciaire et le rapport à la justice qui en résulte façonnent initialement l’expérience de la probation, les fardeaux administratifs associés aux interactions et les pratiques adoptées par les justiciables, la recherche montre toutefois que la relation interpersonnelle à l’agent, qui se développe au fil des contacts, peut progressivement redéfinir l’expérience des probationnaires. Selon sa nature, cette relation altère les fardeaux perçus, les pratiques des justiciables et, ce faisant, les dynamiques relationnelles et de pouvoir qui prévalent. La perception qu’ont les probationnaires du traitement qui leur est réservé par leur agent de probation est ici centrale. La considération exprimée répétitivement par de nombreux agents suscite des perceptions de justice procédurale et favorise des relations de confiance. Celles-ci réduisent les fardeaux administratifs et encouragent la proactivité, y compris auprès des probationnaires initialement résistants et manipulateurs, ce qui contribue à l’émergence de dynamiques collaboratives. La justice procédurale peut également émerger de la flexibilité des agents de probation, contribuant dans ce cas à des relations instrumentales fondées sur une logique de négociation : les agents font des concessions, ce qui réduit les fardeaux administratifs. En retour, les justiciables initialement résistants se conforment aux aspects centraux de la mesure probatoire, ce qui peut faire évoluer les dynamiques relationnelles vers des interactions inversées. À l’inverse, des perceptions d’injustice procédurale liées à une confrontation systématique de la part des agents de probation peuvent alourdir les fardeaux administratifs et renforcer ou susciter l’émergence d’interactions administratives antagonistes, en ce compris auprès de probationnaires à l’origine dociles ou collaboratifs. Finalement, lorsque le traitement de l’agent génère des perceptions de justice procédurale limitées à une forme de respect, sans réelle considération ni flexibilité, des relations impersonnelles peuvent émerger. Celles-ci tendent à encourager des interactions mécanisées. In fine, ma recherche doctorale décrypte les dynamiques relationnelles et de pouvoir complexes qui gouvernent les interactions administratives. Elle remet en question le portrait, suggéré par certaines recherches existantes, d’un citoyen passif : en dépit de la nature punitive de la probation, les citoyens exercent du pouvoir sur la mise en œuvre de leur mesure judiciaire. Par ailleurs, ma recherche place les relations complexes qui lient les citoyens à l’État au cœur de leur expérience des interactions en première ligne des administrations et des pratiques qu’ils y adoptent. En probation, alors que les expériences préalables des probationnaires au contact de la justice et le rapport qu’ils entretiennent à ces institutions jouent un rôle déterminant en début de mesure probatoire, au fil de la guidance, la relation interpersonnelle qui se développe avec l’agent de probation est susceptible de s’y substituer. La recherche pointe le rôle décisif que peuvent jouer les agents de première ligne dans la pacification des relations citoyen-État. En faisant preuve de considération à l’égard de probationnaires défiants vis-à-vis de la justice, ils parviennent en effet à encourager le respect de la mesure probatoire et un véritable travail de réhabilitation.
Affiliations

Citations

Ricotta, A. (2026). La démocratie au guichet : les citoyens au cœur des interactions administratives. La probation en Belgique francophone : un laboratoire pour la participation des citoyens à la mise en œuvre des services publics. https://hdl.handle.net/2078.5/274401