En France, depuis deux décennies au moins, l’extrême droite est aux portes du pouvoir. La plupart des formations politiques revendiquent ouvertement une forme de préférence nationale. En même temps, le flagging, selon la terminologie de (Billig, 1995, 2019) se multiplie : la nation France est signalée ostensiblement et de façon répétée dans les discours publics et politiques, mais aussi comme argument de vente par de nombreuses marques. Au point qu’on peut légitimement se demander si l’on peut encore parler de « nationalisme banal » au sens où il a été proposé par Michael Billig. En effet, dans un tel contexte, le cadrage national des activités sociales et politiques comporte-t-il toujours une dimension invisible et inconsciente ? Cette évolution vers un nationalisme ostensible n’est certes pas propre à la France, mais l’enquête sur laquelle s’appuie cette intervention se situe en France, et c’est ainsi sur le cas français que nous nous arrêtons dans le cadre de ce panel consacré au nationalisme banal au Canada et ailleurs. La France, en ce premier quart du XXIe siècle, nous semble en effet offrir un contexte approprié pour revenir sur l’idée, au cœur du travail de Billig, que le nationalisme banal conditionne et nourrit un nationalisme affiché, voire revendiqué, qu’il en constitue pour ainsi dire le terreau – pour utiliser une image que Billig lui-même n’utilise d’ailleurs pas. Cette intervention s’appuie sur une enquête en cours, l’Enquête sur la transmission précoce des appartenances au sein de la famille (ETPAF), qui a commencé à l’été 2020. Concrètement, ce projet s’inscrit dans le sillage du travail mené par Katharine Throssell dans sa thèse intitulée Child and Nation: a comparative study of political socialisation processes in France and England (Throssell, 2012, 2015) et étudie la transmission précoce du nationalisme au sein de la famille. Par cette enquête, nous voulions nous donner des moyens empiriques pour nourrir et prolonger les propositions théoriques de Billig. Dans cette communication, nous esquisserons plus précisément les réponses que ce projet nous semble pouvoir apporter aux deux principales critiques qui ont été adressées à la thèse du nationalisme banal : l’impossibilité de « prouver » le fonctionnement du nationalisme banal dès lors que celui-ci est censé opérer de façon invisible ; et l’universalité supposée du mécanisme à l’œuvre, qui contraste avec la diversité évidente des nationalismes historiques et des attitudes nationalistes au sein d’un même pays. Dans la première partie de cette communication, nous esquisserons les réponses théoriques à ces deux critiques opposées au nationalisme banal – l’impossible réfutation et l’aveuglement à la diversité des nationalismes. Dans la seconde, nous montrerons comment le projet de recherche que nous avons conçu et mis en œuvre va nous permettre de nourrir nos propositions théoriques et de prolonger ainsi la proposition théorique de Michael Billig.
Delmotte, F., Duchesne, S., & Throssell, K. (2024). Repeupler le nationalisme banal. Enquête sur la transmission familiale du nationalisme en France. Acfas, Ottawa. https://hdl.handle.net/2078.5/270899