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Les femmes survivalistes. Se préparer au pire dans un monde patriarcal
La nébuleuse survivaliste, et plus largement le monde de la survie dans lequel elle s’insère, se matérialisent par des espaces – virtuel ou non – majoritairement peuplés par des hommes et animés par une circulation de contenus valorisant des pratiques viriles ou considérées comme relevant de compétences masculines, marginalisant les femmes qui s’engagent dans des préparations survivalistes. Cette communication vise donc d’abord à rendre compte des logiques qui sous-tendent et organisent cette marginalisation à travers l’étude du corpus survivaliste produit par les « entrepreneurs de préparation ». Dans un second temps, cette présentation s’intéresse à ce qui se joue, à la fois dans la communauté d’apprentissage survivaliste et dans ses marges, pour remettre en cause ces logiques et dégager des espaces – dont certains en non-mixité – autour des questions de préparation et de survie libérés de la mainmise masculine. Enfin, par le biais de l’étude des trajectoires de préparation de femmes rencontrées au cours de mon enquête, nous verrons plus finement ce qui est en jeu pour ces femmes qui, en Europe francophone, cherchent à anticiper des « ruptures de la normalité ». Malgré le temps long de la préparation, le corpus survivaliste fait primer la temporalité de l’urgence, perçue comme essentiellement masculine. A travers ce rôle très fortement valorisé, l’homme doit alors pallier l’instabilité et l’exceptionnalité propre à la crise. Dans ses multiples formes, la survie se caractérise par cette confrontation au risque et à l’exceptionnel – parfois souhaité et recherché, dans le cas de la survie comme activité / passion, parfois craint et redouté, dans une optique de préparation survivaliste. C’est donc tout le corpus de savoirs et de pratiques constitué autour de la survie, visant à affronter cette épreuve, qui a été pensé par un prisme masculin. La survie étant régulièrement naturalisée, tout comme les rôles de genre, les hommes tendent à prendre en charge les dimensions jugées masculines de la survie, comme l’organisation de la défense et de la sécurité personnelle ainsi que les enjeux liés au fait de se loger et de se nourrir. Parallèlement, et prolongeant la bicatégorisation hiérarchisée propre au genre, le temps long du travail de subsistance et de care sur lequel repose la survie – moins valorisé – est considéré comme essentiellement féminin. Se rejouent alors les enjeux propres à la division entre sphères productives et reproductives mis en évidence par les travaux féministes, ou bien encore, concernant le prisme de la catastrophe et de ce qui fait tenir, celle entre réparation et maintenance (Denis & Pontille). Les formes de sororité et les espaces non-mixtes qui émergent à la marge n’impliquent toutefois pas de subversion des logiques dominantes de la communauté de pratique survivaliste. La communication vise, en conclusion, à montrer que l’étude du survivalisme par le prisme du genre met en évidence la centralité de la question de la Nature. Alors même que la catastrophe écologique en cours est le plus souvent absente ou marginale parmi les inquiétudes survivalistes, la Nature n’en est pas moins omniprésente. Tout d’abord, l’effondrement anticipé est souvent perçu, de manière romantique, comme la conséquence d’une Modernité qui aurait perverti nos instincts et modes de fonctionnement naturel. En coupant les individus de la matérialité de leur rapport à la survie (devoir chasser ou élever des animaux pour se nourrir, se construire un abri, se soigner, etc…), la société se serait affaiblie, féminisée, et entraînée dans le déclin. Le spectre de l’effondrement et la perspective de la survie supposent alors, pour les entrepreneurs de préparation mais aussi pour la majorité des personnes qui se préparent, un retour à l’état de nature par la disparition des institutions qui régissent le social. Si cette logique prédomine, s’affrontent alors plusieurs conceptions de ce qu’impliquerait ce « retour ». Il est alors tout à la fois craint, en ce qu’il porte en lui la possibilité de la guerre de tous contre tous, mais aussi porteur d’espoir en ce qu’il mettrait fin à une société pervertie. Là où tout changement social par les voies traditionnelles apparaît impossible, la table rase de l’effondrement ramènerait une forme de justice naturelle, soutenue par l’idéal de responsabilisation au cœur de la logique survivaliste.
Gaborit, N. (2024). Les femmes survivalistes. Se préparer au pire dans un monde patriarcal. Journée doctorale de l’IRIS-L - Initier un dialogue entre les disciplines à Saint-Louis, Bruxelles, Belgique. https://hdl.handle.net/2078.5/268103