Alienus, adjectif latin, signifie : « qui appartient à un autre ». Étymologiquement, l’aliéné est celui qui, dépossédé de soi, se trouve soumis au bon-vouloir d’autrui. Vu sous cet angle, l’horreur que veut dénoncer le terme « aliéné », c’est l’obéissance aux caprices du différent. Et une éthique qui voudrait nous désaliéner dirait : « brisez vos chaînes, devenez vous-même, ‘soyez résolus à ne plus servir et vous voilà libres’ (La Boétie) ». Les mots séduisent, le programme est reluisant. Néanmoins, rapidement, une gêne s’installe. Est-ce donc bien notre horizon désirable que de vouloir, à tout prix, décider seul ? L’altérité, la présence du non-moi, semble pourtant constitutive de l’être humain, et ce même en notre plus profonde intimité. « Je est un autre », disait le poète Arthur Rimbaud, évoquant en ces termes la tâche de l’artiste, celle de convoquer une pensée étrangère afin de la faire éclore dans le poème. Diantre ! Nous étions déjà prêts à hurler « libération ! désaliénation ! » par-delà les barricades, et voici que notre concept révolutionnaire nous file entre les doigts. Point d’inquiétude : agrippez stylos, chauffez méninges, car, dirait l’académique C.S. Lewis, « I must make some distinctions ».
Ghins, J.-B. (2022). L’aliénation : une saturation du futur. En question, 1(140), 14-17. https://hdl.handle.net/2078.5/267528 (Original work published 2022)