L’objectif de cette intervention est de creuser le problème du lien entre confiance et désir en partant du problème dit du « privacy paradox ». Celui-ci révèle que nous sommes prompts à abdiquer notre maîtrise du contexte (ou accorder une confiance aveugle à la structure technique en la laissant pomper nos données personnelles) dès lors que notre désir nous porte vers des gratifications à portée de main (« immediate gratifications ») (Barth & de Jong, 2017). D’aucuns pourraient conclure qu’il s’agit là de l’expérience esthétique par excellence : nous renonçons à toute maîtrise pour laisser pleine place à notre désir de goûter à tel ou tel plaisir. Je montrerai, à l’inverse, que le désir qui nourrit la consommation aveugle médiée par le numérique est stérilisé en tant qu’il ne rencontre jamais son objet : la réalité. Le sujet « libidinal » (Mark Hunyadi) s’apparente ainsi à un âne de Buridan 2.0. : il est immobilisé face à une série d’objets qui ne se distinguent jamais dans la sensation, inapte à prendre une décision qu’il délègue par défaut à la machine, et condamné à se représenter une promesse de volupté qui ne se réalisera jamais dans les faits. Ainsi s’actualise le diagnostic posé par Adorno & Horkheimer à propos de la culture de masse : « leur offrir quelque chose et les en priver en même temps : c’est tout un ».
Ghins, J.-B. (2023). Désir sans objet. Ou comment le privacy paradox révèle la pauvreté de nos expériences esthétiques ? 46e Atelier de la Chaire Valeurs et Politiques des Informations Personnelles, Institut Mines-Télécom. https://hdl.handle.net/2078.5/267515