Les entreprises qui développent des plateformes de contenus culturels, et ce particulièrement dans le domaine de l’audiovisuel, justifient souvent leur rôle social en prônant deux valeurs cardinales : convenience et diversity . Elles prétendent en effet permettre au client d’avoir un accès aisé (convenience) à un vaste catalogue (diversity) de films et séries (Chantepie 2015). A les croire, la décision quant à la façon de mener sa pratique culturelle est toute entière du côté du consommateur, quand les plateformes ne font que proposer des outils permettant d’augmenter l’autonomie de ce dernier (Syme 2023). Pourtant, force est de constater que cette prétention se heurte à la mécanique de production et de recommandation des contenus mise en place par ces entreprises mêmes. L’extraction des données utilisateurs (Zuboff 2019), d’une part, et l’étiquetage des œuvres disponibles au moyen de « tonalités » (Lotz 2022) diverses, d’autre part, tendent en effet à cadenasser la consommation culturelle dans un schéma déterminé d’avance : je consomme ce qui m’est renseigné comme apte à répondre à mon besoin émotionnel (Horning 2022, Marry & Souillot 2022). En usant du terme freudien de « réification », Ivan Illich dénonçait déjà que, dans la société industrielle, la soif s’est transformée « en besoin d’un Coca » (Illich 1976). Nous pouvons aujourd’hui le paraphraser en affirmant que le désir d’éprouver des sensations multiples (tristesse, joie, enthousiasme, etc.) s’est transformé en envie de regarder Netflix. Sur le plan politique, la conséquence de cette extension numérique de l’industrie culturelle est double. D’abord, la décision quant à la succession de contenus qui va être consommée par un individu déterminé tend vers l’automatisation, et ce à toutes les étapes de la chaîne de valeur : l’intelligence artificielle a désormais pour vocation de statuer autant sur l’actrice idéale pour porter une série donnée que sur le programme qui vous convient le mieux un vendredi soir (Farchy 2022). Ensuite, la façon de comprendre le concept de « décision » se voit elle-même réduite à une modalité unidimensionnelle : décider, c’est ici trancher à tout instant sur ce qui mérite, étant donné les informations disponibles, d’être regardé ou de ne pas l’être. En réalité, on peut faire l’hypothèse que cette extériorisation de la décision couplée à son atrophie est toute contenue dans l’idéologie initiale : si l’itinéraire de « l’amateur » (Hennion 2009) doit viser le confort et la variété, alors la machine saura mettre en place bien plus certainement que la personne le contexte idéal à un épanouissement culturel. En ce sens, Adorno & Horkheimer avaient raison de constater que l’automatisation de la production culturelle est toujours la conséquence d’une négation, déjà sédimentée dans la pratique sociale, du principe d’individuation (Adorno & Horkheimer 2013). Fort de ce constat critique, nous proposons, dans le cadre de cette présentation, d’explorer la façon dont la phase numérique de l’industrie culturelle fait prospérer une certaine modalité de la prise de décision. Un tel exposé se structure autour de trois questions : (1) Quelle compréhension de la décision sous-tendent les plateformes SVoD ? (2) En quoi ce concept de décision se prête-t-il à l’automatisation ? (3) Quel impact le déploiement d’un environnement d’attention médié par des décisions automatiques a-t-il sur nos expériences esthétiques ? Afin de répondre aux deux premières questions, nous suggérons de nous inscrire dans le débat qui se joue actuellement à propos de la relation entre information et décision, notamment autour du rapport qu’entretint Carl Schmitt à la cybernétique (Guilhot 2020). Ceci nous permettra à la fois de dégager un concept politique de décision et de montrer dans quelle mesure il a pu conditionner le développement de l’infrastructure numérique jusqu’à l’Internet des plateformes. Dans le cadre de notre exploration du troisième enjeu, nous montrerons en quoi les pratiques culturelles souffrent de l’intégration généralisée des « outils d’aide à la décision permettant de limiter la prise de risque » (Farchy 2020), en proposant une modalité alternative de la décision, dans le sillage de la théorie critique, qui se caractériserait non par la maîtrise, mais par l’abandon (Adorno 1989).
Ghins, J.-B. (2023). La décision automatique comme infrastructure politique des plateformes. La pop culture et la politique : instrument ou contre-pouvoir ?, Science Po Paris. https://hdl.handle.net/2078.5/267510