L’« hypothèse cybernétique » pose que nous sommes aujourd’hui immergés dans l’univers phénoménologique que les cybernéticiens ont théorisé et souhaité à partir des années 1950, au sein duquel tout évènement peut être rapporté à un échange d’information dans un but d’optimisation (Tiqqun 2001). Si la critique politique de cette réalité est récurrente depuis plusieurs années (Breton 2004, Lafontaine 2004, Chardel 2020, Lenoir 2022, Hunyadi 2023), rares sont les écrits qui abordent le problème à partir du domaine de l’art . Une telle absence est peut-être due à la mauvaise réputation dont souffre la critique de l’« industrie culturelle » (Adorno & Horkheimer 2013), initiée par un texte « étrangement contemporain de la naissance de la cybernétique » (Josset 2016), depuis les reproches qu’adressèrent Sloterdijk (2000) et Rancière (2008) à Adorno. En effet, polémiquer à l’encontre d’une société cybernétisée dans une perspective esthétique implique de renouer au moins généalogiquement avec les théories francfortoises de l’aliénation culturelle. Or, si l’idée que le projet des Lumières peut se faire complice de l’oppression est aujourd’hui largement plébiscitée (Nelson 2024), la seconde thèse de la Dialectique de la Raison, qui concerne la mise en passivité des consommateurs à travers l’automatisation des loisirs, fait peu école à l’heure de la sociologie pragmatique et de la valorisation des « acteurs » (Boltanski 2009). L’objectif de cette présentation est d’assumer la parenté d’une théorie critique de la consommation culturelle afin de poser les jalons d’une analyse esthétique de notre univers cybernétique. Notre hypothèse consiste à affirmer que, déjà dans le texte séminal d’Adorno et Horkheimer, la question des potentialités politiques de l’art en contexte industriel se pose à partir de deux paradigmes distincts : celui de l’expérience esthétique et celui de la pratique culturelle. Afin de développer notre argument, nous montrerons d’abord qu’il existe bien un projet esthétique cybernétique, qui s’est historiquement manifesté au sein de l’« esthétique informationnelle » (Harwood 2003, Nake 2012, Medosch 2016, Routhier 2023) et qui semble se concrétiser dans la fréquentation massive des contenus numériques via les plateformes. Ensuite, nous évaluerons de quelle façon les concepts d’« expérience esthétique » et de « pratique culturelle » (Certeau 2022) permettent de penser le rôle de l’art dans la lutte contre ce devenir cybernétique de la sensibilité. L’art, suggérons-nous, peut nous permettre de résister aussi bien au « conditionnement esthétique » (Stiegler 2004) (premier paradigme) qu’au « comportement culturel » (second paradigme) auxquels nous astreint le « capitalisme de surveillance » (Zuboff 2019). Explorer parallèlement ces deux paradigmes nous permettra non seulement de montrer que la critique francfortoise dépasse le conflit entre high culture et low culture auquel on veut souvent la cantonner, mais également d’avancer qu’afin d’envisager les potentialités politiques de l’art en contexte numérique il convient de rompre avec le débat sur les qualités propres aux artefacts qu’impose aujourd’hui l’IA générative au profit d’une réflexion sur les situations esthétiques et culturelles, ce qui les distingue et ce qui les menace.
Ghins, J.-B. (2024). Expérience esthétique et pratique culturelle. Deux paradigmes en réponse à l’hypothèse cybernétique. Que peut l’art aujourd’hui ?, Université Paris Nanterre. https://hdl.handle.net/2078.5/267507