Il ne fait aucun doute que la critique de la culture est une thématique centrale de la première génération de l’école de Francfort. Si elle est une pratique latente chez Walter Benjamin, elle est explicitement abordée en tant que problématique par Theodor Adorno et Herbert Marcuse, notamment dans « Critique de la culture et société » et « Le caractère “affirmatif” de la culture ». A la lecture de ces essais, on découvre que le concept de « culture » recèle pour ces auteurs une ambiguïté certaine : il constitue à la fois la justification de la domination – un phénomène que radicalise l’apparition de « l’industrie culturelle » – mais demeure l’ultime ressource critique pour contredire le triomphe de la raison instrumentale. Il semble d’ailleurs possible de lire les écrits francfortois consacrés à la culture comme une bataille idéologique pour sauver la notion de culture de ses manifestations réactionnaires. La critique de la culture en tant que telle – c’est-à-dire non pas des représentations culturelles mais du rapport à la culture – a eu peu de survivances dans le monde francophone et souffre d’une mauvaise réputation chez les germanophones, où Jürgen Habermas et Axel Honneth y ont lu des relents conservateurs hérités de la Kulturkritik, notamment nietzschéenne. C’est en réalité en terre anglophone qu’elle a constitué une véritable tradition, qui s’étend de Raymond Williams à Terry Eagleton en passant par Fredric Jameson et Mark Fisher, auteurs qui tous revendiquent une dette intellectuelle à l’égard de l’Ecole de Francfort. L’objectif de cette communication sera triple. Il s’agira d’abord de résumer la façon dont Adorno et Marcuse ont posé le problème de la culture. Ensuite, nous expliciterons la façon dont cette discussion a été poursuivie du côté anglophone. Enfin, nous montrerons dans quelle mesure une telle perspective peut nous aider à cerner certains enjeux contemporains. L’hypothèse principale qui guide notre réflexion quant à ce dernier axe est que la compréhension francfortoise de la culture permet d’interroger le privilège sensible que constitue le fait d’être adéquat à la culture légitime, les mécaniques de soumission qui s’insinuent dans le différentiel culturel – l’écart entre ce que l’on ressent et ce qu’il faudrait ressentir – et la façon dont il s’agit de penser la démocratisation de la culture, ou le dépassement de son caractère répressif.
Ghins, J.-B. (2025). Critique de la culture : l’oubliée de la théorie critique ? Colloque annuel GRTC 2025 - Histoires et perspectives de la Théorie Critique, Université de Reims. https://hdl.handle.net/2078.5/267503