La présente communication se veut une défense de la démocratie culturelle contre l’industrie culturelle. La tâche est moins aisée qu’il n’y parait. On fait en effet au moins trois procès à cette proposition politique. La démocratie culturelle, dit-on, c’est d’abord une faible ambition : améliorer l’accès et la participation de tous au monde de l’art. Un objectif louable mais qui reste cantonné à un domaine institutionnel étroit et n’offre aucun projet de société fédérateur. La démocratie culturelle, ensuite, souffre d’une faible densité conceptuelle : on l’estime mièvre, sans profondeur, absente de la pensée politique canonique et inapte à rendre compte des exigences du jour. La démocratie culturelle, enfin, et sur un plan plus précisément philosophique, prête le flanc aux critiques d’obédience matérialistes sceptiques à l’encontre de cette trop vague notion de culture. On se souvient de la critique que Marcuse fit du concept de culture, synonyme pour lui d’idéologie en tant qu’il cantonne tout désir de changement à une réalité féérique où les humains sont d’autant plus égaux en idées qu’ils le sont moins en fait. Il s’agit donc, pour le défenseur de la démocratie culturelle, de l’ennoblir à cette triple échelle. La démocratie culturelle doit dépasser le cadre des loisirs légitimes pour concerner la totalité de la vie quotidienne. En outre, elle nécessite une refonte théorique afin de lui donner une véritable épaisseur, une problématicité, qui puisse en faire une rivale crédible face aux autres horizons de sens. De surcroit, elle doit manifester une exigence pratique qui la rendrait concrètement envisageable pour servir l’émancipation de la multitude, et non des simples esthètes. Notre compréhension alternative de la démocratie culturelle, qui veut respecter ces trois impératifs, se résume en peu de mots. Il s’agit d’une mise en jeu du sensible par le biais de la pratique collective. Militer au nom de la démocratie culturelle, défendrons-nous, c’est prendre acte de l’importance des goûts, de la façon dont ils se constituent, et envisager qu’on puisse s’en saisir en tant que société civile afin, notamment, de ne plus laisser aux plateformes numériques l’autorité sur ce qui nous doit nous plaire et nous déplaire. C’est en effet prioritairement une situation technique qui enclenche notre inquiétude, et qui justifie l’importance de se ressaisir de ce vieux sujet : des pans entiers de la population se forgent actuellement une sensibilité réactionnaire par le truchement des algorithmes, en dehors de tout espace public. Nous pensons ici notamment à la recrudescence de convictions misogynes chez les jeunes hommes à travers les mécaniques de recommandations de contenus sur les plateformes, notamment les réseaux sociaux. Il est dès lors urgent d’envisager un dispositif démocratique par lequel se ressaisir du devenir des sentiments partagés, qu’on nomme parfois le sens commun, en clair, de la culture.
Ghins, J.-B. (2025). Désir et médium : l’industrie culturelle numérique au prisme de l’Ecole de Francfort. Esprit et information, UCLouvain. https://hdl.handle.net/2078.5/267502