Les œuvres distribuées en streaming recèlent-elles un « contenu de vérité » ?

(2023) L’objet pop peut-il être éthique ? — Location: Université de Lorraine, Nancy (13.April.2023)

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Les théoriciens de la première génération de l’Ecole de Francfort ont formulé des esthétiques qui valorisent certaines œuvres en particulier, telles le cinéma de Vertov (Benjamin 2000, Despoix 2020), celui de Franju (Kracauer 2010) ou la musique de Schoenberg (Adorno 2018). Ces films et morceaux recèlent, disent-ils, un « contenu de vérité » (Benjamin 1985, Adorno 1989), en ce qu’ils placent l’individu dans une posture critique qui tend vers l’émancipation. Or, puisque la musique et le cinéma sont aujourd’hui distribués majoritairement via les plateformes de streaming, une question survient : la consommation des œuvres par le biais du numérique permet-elle d’accéder à leurs contenus de vérité ? Benjamin et consorts dénonçaient déjà en leurs temps la version corrompue de la distribution des œuvres : « esthétisation de la politique » (Benjamin 2000), « propagande » (Kracauer 2013, Kracauer 2019), « industrie culturelle » (Adorno & Horkheimer 2013) ou « caractère fétiche » (Adorno 2020) sont, dans leurs textes, autant de concepts qui permettent de décrire la stérilisation des potentialités subversives de l’art qui a cours dans une société marchande en route vers le fascisme. L’actualité de leurs idées en contexte numérique fut récemment soulevée : les francfortois, écrit-on, « offrent un contrepoint dialectique aux tendances globalisantes et technophiles qui semblent désormais caractériser le devenir de la culture au sens large » (Gayraud et al. 2015). L’objectif de la présente communication est d’étudier précisément la notion de « contenu de vérité » afin d’évaluer sa fécondité critique à l’heure du streaming, dont l’actuelle spécificité est d’être organisé autour de l’extraction et l’utilisation optimisée des données (Schrage 2020, Farchy & Denis 2020, O’Flaherty 2021, Lotz 2021, Farchy 2022). Une telle perspective s’articule autour d’une prémisse et d’une thèse. Nous postulerons d’abord que les théoriciens critiques formulent une éthique de la pratique culturelle, en ce qu’ils argumentent en faveur d’une certaine disposition du corps à adopter face à l’œuvre d’art. Ensuite, nous démontrerons la contradiction de principe entre cette éthique et le mode de consommation induit par les plateformes, dans la mesure où ces dernières se font apologues de l’identité (Horning 2022), là où l’esthétique critique prône l’altérité (Petitdemange & Schegel, 2017) ou la « non-identité » (Jameson 1990). Le caractère radical de cette conclusion n’a pas vocation à rejeter toute modalité du numérique en matière de culture, mais bien de montrer de quelle façon une éthique développée à partir de l’expérience esthétique, ici l’épreuve du contenu de vérité, peut permettre une analyse critique des industries culturelles contemporaines.
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Ghins, J.-B. (2023). Les œuvres distribuées en streaming recèlent-elles un « contenu de vérité » ? L’objet pop peut-il être éthique ?, Université de Lorraine, Nancy. https://hdl.handle.net/2078.5/267499