On a beaucoup glosé, ces vingt dernières années, sur le « malaise » qui se serait emparé de l'esthétique philosophique, telle qu'on la pratique depuis la fin du XVIIIe siècle. La discipline est en effet prise sous le feu croisé des cultural studies et des approches biologiques de la beauté, les unes lui reprochant sa cécité idéologique, les autres son manque d'objectivité. Pourtant, au regard de son dynamisme actuel, rien ne paraît accréditer l'idée d'un adieu irrévocable qu'il faudrait prononcer à l'endroit de cet héritage fondamental des Lumières. Au contraire, une triple conjonction au sein de la pensée contemporaine – celle de la renaissance du concept de style dans les sciences humaines, du foisonnement de la critique philosophique des « formes de vie », et d'un intérêt renouvelé des artistes comme des scientifiques pour la question du sensible – revivifie le projet de l'esthétique. Plus exactement, en opérant un retour à son sens originaire d'étude de notre expérience perceptive et affective, l'esthétique semble aujourd'hui se poser comme l'un des lieux les plus adéquats pour penser les modalités concrètes de notre être au monde, redonnant ainsi – telle est du moins mon hypothèse – toute son actualité et sa puissance critique au problème de la beauté.
Mermet, R. (2025). La beauté contemporaine au miroir de l’esthétique. In Anne-Lise Worms, Clélia Zernik (ed.), Beautés vitales. Pour une approche contemporaine de la beauté Première édition (pp. 53-71). PUHR.