« Les marqueurs de genre dans les interactions de la fiction policière (1945- 1989) »

(2025) Actes des Journées de linguistique de Corpus — accepted/in-press

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Introduction Notre communication s’inscrit dans un projet de recherche plus large qui étudie les variations linguistiques des discours oraux représentés dans le roman policier publié en France de 1945 à 1989. Cette recherche articule les études quantitative et qualitative, tout en s’inscrivant en textométrie littéraire, dans la lignée des travaux d’Etienne Brunet (2003)1 . Corpus et méthodologie Corpus Le corpus étudié est composé de 3015 romans policiers publiés en France, durant la guerre froide2 . L’oral occupe une place prépondérante dans la fiction policière à partir de la seconde moitié du XXe siècle car le polar français investit alors à la fois l’héritage du roman des basfonds né au XIXe et du roman prolétarien de l’entre-deux-guerres (Levet 2024). Dès lors, notre étude linguistique porte sur ces variations diachroniques, diastratiques et diagéniques qui figurent dans les dialogues de la fiction criminelle. La problématique de recherche peut-être définie comme suit : Les dialogues représentés dans le roman policier de la seconde moitié du XXe siècle attestentils de variations diachroniques, diastratiques et diagéniques ? Cette problématique entraîne un ensemble de sous-questions, telles que : comment sont représentés les discours des personnages déclassés ou issus des classes populaires dans le néopolar au regard du roman noir ? quelle place le roman noir laisse-t-il à l’argot et le néo-polar au phénomène néologique ? comment s’écrivent les stéréotypies au féminin et au masculin à travers les discours représentés ? C’est à cette dernière question que notre article tentera de répondre. Plus précisément, pour les JLC 2025, nous présenterons une étude consacrée aux variations diagéniques, c’est-à-dire à la place que laisse le roman policier au discours genré, dans un 1 Ce projet participe à l’axe de recherche « linguistique textuelle » du SeSLa « Séminaire des Sciences du langage » de l’UCLouvain – Site Saint-Louis Bruxelles, coordonné par Anne Dister et Dominique Longrée. 2 Ce corpus a été constitué pour l’ANR POLARisation : https://anr.fr/Projet-ANR-22-CE54-0008 contexte bien particulier, à savoir celui d’un passage où un personnage féminin se fait gifler par un personnage masculin. Cette recherche s’inscrit dans la lignée d’un chantier mené avec Laetitia Gonon (MCF, Université de Rouen) et d’Adam Faci (postdoctorant, HumaNum Lab) autour d’un sous-corpus composé de 5000 occurrences de la base gifl* (e.g. le substantif gifle et le verbe gifler). Dans ces contextes, nous étudions linguistiquement la représentation des corps et des discours féminins via l’analyse des chaînes de référence. Méthodologie Diverses études antérieures ont montré qu’un des paramètres pouvant servir à caractériser des types de discours était régulièrement, dans divers genres (Novakova & Sipman, 2020; Legallois et alii, 2016, 2020), mais en particulier dans le roman policier (Gonon et alii, 2018), l’emploi de “motifs textuels”. Ces derniers peuvent être définis comme des patrons linguistiques (association de n éléments du texte muni de sa structure linéaire) récurrents dotés de fonctions textuelles, principalement de fonctions structurantes (par exemple, transitionnelles entre deux épisodes) ou caractérisantes (d’un style, d’un mode de discours, d’un genre). Les patrons lexico-grammaticaux formant motifs ne sont la plupart du temps pas figés, mais présentent diverses variantes sur base de permutations, substitutions, suppressions, variations morphologiques ou lexicales parmi les éléments qui actualisent le schème sous-jacent au motif (ex. : ici, je voudrais toutefois préciser / je souhaite néanmoins préciser ici / je voudrais maintenant souligner, etc.) (Longrée & Mellet, 2008, 2013, 2018, Mellet & Longrée 2012) L’outil conceptuel que constitue la notion de “motif textuel” a déjà été appliqué avec succès pour différencier divers sous-genres dans le roman et nous explorerons ici son potentiel pour caractériser le discours féminin dans le cadre de “scènes de gifles” et l’opposer au discours masculin. Il s’agira tant d’identifier des motifs propres au discours féminins dans ce contexte que d’en étudier les diverses réalisations caractéristiques de la langue ou du style de chaque auteur ou groupe d’auteurs. Résultats Les critères formels de définition des “motifs textuels” en font des objets susceptibles d’être détectés, identifiés et traités par diverses méthodes d’analyse des données textuelles ou par le Deep Learning (Longrée & Vanni, 2025). Dans le cadre de ce travail, nous nous appuyons sur le travail d’Adam Faci (2022) pour repérer des motifs textuels présentant la structure suivante : verbe de parole + gifl* + circonstant pour + pronom. Le retour au texte permet de montrer qu’en l’occurrence, lors des scènes de violence conjugale, les discours féminins n’occupent que très peu l’espace discursif et c’est le discours narrativisé qui est privilégié (« elle avait prononcé des mots regrettables. Il avait dû la gifler pour la faire taire » ; « elles se mirent à glapir des injures et Hernandez en gifla une pour lui imposer silence »). Au moment de la gifle, le discours narrativisé sert à clore le dialogue - puisqu’à ce moment du script, il s’agit de faire assimiler au lecteur que le dialogue n’est plus possible. C’est l’effet escompté par les gifles : en giflant, le personnage masculin a pour finalité de faire taire le personnage féminin. En tenant compte de cette caractéristique du roman policier, nous prolongerons l’étude en nous intéressant aux interactions présentes dans ces scènes de gifles telles que celles présentées dans les quatre extraits suivants : (1) Elle reçut une GIFLE qui lui secoua la tête, alors elle se durcit et le regarda avec colère. — Tu n’as pas le droit ! (Y a pas de bon Dieu, Amila, Série Noire, 1950). (2) Elle cria : — Non ! Clac ! Clac ! Une paire de GIFLES, rien de plus. — Tu vas parler, salope ! — Non ! Clac ! Clac ! — Au secours ! A l’assassin ! (OSS 117 n’est pas mort, Bruce, Mystère, 1953). (3) Pour la dernière fois, sortez de ce lit. — Pas je vouloir... Elle se jeta sur le drap, tentant de le remonter. Paire de GIFLES, et je lui jetai son collant, son slip en pleine figure. — Vous le faites vous-même ou je le fais. — Sviňa, prasa, bracové. (Hôtel des vieux aigles, Rank, Espionnage, 1980). (4) — Je ne… Je ne… Elle pleurait. UNE GIFLE. Un cri. — Où sont les photos, Georgia ? — Je ne… Encore UNE GIFLE. Un nouveau cri. Des sanglots. La voix douce de l’homme : — Ça va devenir bien pire, bien pire, ma cocotte. Des sanglots. (Scoop toujours, Peterson, Série Noire, 1989) Avant de nous focaliser sur l’utilisation de “motifs textuels”, dans un dernier temps, nous décrirons le rôle qu’ont ces dialogues dans la mise en place de l’intrigue. Nous tenterons ensuite de déterminer plus globalement des traits communs entre ces énoncés de personnages féminins en train de subir une agression. Dans les quatre exemples ci-dessus, on relève déjà quelques traits caractéristiques : sur-utilisation de marqueurs de négations, énoncés coupés sur le vif ((2) et (4)) ou encore énoncés syntaxiquement incorrects “pas je vouloir” (en 3). En outre, on y détecte une expression stéréotypée “tu n’as pas le droit” (en 1), récurrentes au sein du corpus dans les scènes de violence conjugale et constituant un motif caractérisant. Nous nous demanderons également comment, en opposition, s’écrit la stéréotypie au masculin à travers ces discours représentés. Références bibliographiques Brunet E. (2003). Peut-on mesurer la distance entre deux textes ?, La distance intertextuelle, Revue Corpus, n°2. Gonon L, Goossens V, Kraif O., Novakova I. & Julie Sorba J. (2018), « Motifs textuels spécifiques au genre policier et à la littérature “blanche” », SHS Web Conf., 46 (2018) 06007, DOI: https://doi.org/10.1051/shsconf/20184606007 Faci A. (2022), Représentation, simulation et exploitation de connaissances dans le formalisme des graphes conceptuels, thèse de doctorat, soutenue à Sorbonne Université. Levet N. (2024) « Du polar « amerloque » au roman de langue verte : enjeux génériques du style « roman noir » », Polar et styles d’époque, Styles du roman policier (dir. Dominique Rabaté, Vincent Berthelier, Marc Vervel), URL : http://www.fabula.org/colloques/document12580.php, page consultée le 19 January 2025. Longrée D., Mellet S. & Luong X. (2008). « Les motifs : Un outil pour la caractérisation topologique des textes », in S. H. Bénédicte Pincemin (éd.) JADT. Lyon : Presses Universitaires de Lyon, 733-744. https://hal.science/hal-01364605 Longrée D. & Mellet S. (2013). « Le motif : Une unité phraséologique englobante ? Étendre le champ de la phraséologie de la langue au discours », Langages 189, 1 : 65-79. Longrée D. & Mellet S. (2018). « Towards a topological grammar of genres and styles: a way to combine paradigmatic quantitative analysis with a syntagmatic approach », The Grammar of Genres and Styles: From Discrete to Non-discrete Units. Berlin & Boston: De Gruyter Mouton, 140-63.
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Citations

Longrée, D., & et al. (2025). « Les marqueurs de genre dans les interactions de la fiction policière (1945- 1989) ». In Collectif d’auteurs (ed.), Actes des Journées de linguistique de Corpus.