Cette contribution aborde la question du rôle joué par les émotions des citoyens dans leur rapport à l’Europe, quand les études européennes s’en sont assez peu souciées. Certes, après 1992 (et la ratification difficile du traité de Maastricht), et plus encore après 2005 (et l’échec de la ratification du Traité Constitutionnel), des interrogations sur la « légitimité » du projet européen ont emmené dans leur sillage la question de l’attachement. Notamment à travers l’hypothèse d’un sentiment d’appartenance à l’Europe jugé globalement défaillant. Cependant, celui-ci demeure mal cerné par le biais des sondages Eurobaromètres, qui n’échappent pas à l’opposition dénoncée par Norbert Elias entre raison et sentiment. Dans le même temps, la question de l’indifférence des citoyens à l’Europe reste peu investiguée dans des schémas prisonniers des approches (« soutien versus rejet ») léguées par les études sur l’euroscepticisme. Dans le cadre d’une recherche collective portant sur l’acceptation sociale de l’UE comme espace de régulation, six entretiens collectifs avec des groupes de quatre à sept jeunes (âgés de 16 à 26 ans) ont été organisés en 2013-2014 dans différents quartiers de Bruxelles, offrant d’autres points de vue sur ces questions. L’enquête part de l’hypothèse qu’un ordre politique ne peut prétendre à la légitimité que si les citoyens s’orientent d’après les représentations qu’ils se font de cet ordre (Weber). Partant de là, on tentera de montrer que le « repérage d’empreintes émotives individuelles » n’est pas seulement utile pour rendre compte d’engagements politiques forts. Il l’est aussi pour comprendre des formes de désengagement et de retrait qui se révèlent irréductibles à une absence de sentiments vis-à-vis de l’Europe, et parfois compatibles avec une connaissance approfondie de « ce dont on parle ».
Delmotte, F., Mercenier, H., & Van Ingelgom, V. (2017). Sentiment d’appartenance et indifférence à l’Europe. Quand des jeunes s’en mêlent (ou pas). In Faure Alain, Négrier Emmanuel (ed.), La politique à l’épreuve des émotions (pp. 125-139). Presses Universitaires de Rennes. https://hdl.handle.net/2078.5/258938