L’irruption de l’intelligence artificielle (IA) dans les dynamiques mondiales ne saurait être pensée sans une réflexion critique sur les asymétries qu’elle reproduit et réinvente entre le Nord et le Sud global. Loin d’être une technologie neutre ou universellement bénéfique, l’IA s’inscrit dans une histoire longue de hiérarchisation des savoirs, de centralisation des moyens techniques, et de marginalisation des subjectivités non occidentales. Cette conférence propose de problématiser l’IA comme un dispositif technopolitique au cœur d’un nouvel agencement du pouvoir. Dans la continuité des critiques postcoloniales et décoloniales, elle interroge la manière dont les pays du Sud sont souvent réduits à l’état de « terrains de données » — capturés, extraits, modélisés — sans réelle capacité de co-construction des normes, des modèles et des finalités de ces systèmes. L’enjeu philosophique est double : d’une part, épistémologique, car il s’agit de remettre en question l’universalisation des paradigmes technoscientifiques dominants ; d’autre part, éthique et politique, car l’IA engage des formes de vie, des visions du monde, et des systèmes de valeurs. Peut-on penser une IA « située », plurielle, enracinée dans les contextes locaux ? Une IA qui ne soit pas l’instrument d’une nouvelle prolétarisation cognitive ou d’un néocolonialisme algorithmique ? Face à ces défis, la conférence appelle à un renversement de perspective : penser non pas comment les pays du Sud peuvent « rattraper » le Nord, mais comment réarticuler les conditions d’un dialogue technologique pluriversel, fondé sur la reconnaissance des intelligences sociales, contextuelles et vernaculaires.
Manwana Sindani, D.-M. (2024). Les enjeux de l’Intelligence artificielle dans les rapports Nord-Sud. Science et Société : L’Intelligence artificielle, Online. https://hdl.handle.net/2078.5/245204