Ces dernières années, la proposition politique du communalisme a rencontré un regain d’intérêt politique et militant (Verdier et al., 2021 ; Cossart, Sauvêtre, 2020 ; Durand Folco, 2017). Tel que théorisé par Murray Bookchin, le communalisme, ou municipalisme libertaire, vise à remplacer l’État et le capitalisme par des communes auto-gérées par des assemblées populaires fonctionnant en démocratie directe pour traiter des questions politiques et économiques, et confédérées entre elles par des délégué·es doté·es de mandats impératifs et révocables (Bookchin, 1987 ; 2015 ; Biehl, 1997). Si le communalisme peut être considéré comme une utopie réelle (Cossart, 2017), la voie de transformation sociale que ce projet politique promeut entretient des liens plus complexes à la stratégie de l’érosion promue par Wright (2020). Le communalisme cherche à reprendre les communes en faisant élire des candidat·es qui lieraient leur mandat municipal aux décisions d’assemblées populaires extra-institutionnelles et à faire émerger une situation de double pouvoir entre la confédération de communes autogérées et l’État (Van Outryve, 2019). Partageant avec Wright la volonté de construire des utopies réelles dans les interstices du capitalisme, et l’espoir que leur multiplication permettra à terme son érosion, les communalistes refusent néanmoins de passer par l’action de l’État, fût-il démocratisé (Wright, 2020, pp. 128-134). C’est bien son abolition qui est visée, par la subversion de sa logique représentative de division entre classe gouvernante et classe gouvernée et par la réappropriation du pouvoir politique et économique par cette dernière. Si la révolution au Rojava incarne une mise en pratique du communalisme dans le contexte du vide politique créé par la guerre civile syrienne (Crétois, Jourdain, 2022 ; Gerber, Brincat, 2018 ; Bance, 2017), la question de l’application de la stratégie électorale dans nos sociétés capitalistes occidentales reste ouverte et peu explorée. Elle a néanmoins été tentée par un groupe de Gilets jaunes à Commercy, inspirés par les idées de Bookchin. Organisés depuis le début du mouvement en assemblées populaires et à l’origine de l’Assemblée des assemblées (Kouvélakis, 2019, Fautrier, 2019), les Gilets jaunes de Commercy ont poursuivi la lutte pour la démocratie directe par la présentation d’une liste aux élections municipales de 2020 pour donner le pouvoir à l’assemblée (Gourgues, 2020), dans un contexte de vague municipaliste (Carrel et al., 2020 ; Bachir et al., 2023). Cependant, utiliser l’outil paradigmatique du gouvernement représentatif – les élections – pour faire advenir la démocratie directe amène les mouvementes communalistes à des contradictions. Participant à l’étude des « dilemmes auxquels la conception d’une utopie réelle doit se confronter » (Wright, 2017, p. 242), la contribution vise à identifier à partir de Commercy les potentialités et limites de la stratégie électorale. Par la soumission de l’assemblée au narratif électoral, aux exigences de crédibilité, au paradigme de la conception personnaliste de la politique et à l’intérêt électoral, le mouvement a, comme d’autres avant lui (Weaver, 2018), payé un prix en utilisant les élections qui menace sa viabilité. Cette contribution est élaborée à partir d’une analyse thématique des données récoltées lors d’un travail de terrain à Commercy (décembre 2018-octobre 2020) combinant observation participante, entretiens individuels semi-directifs avant et après les élections municipales, entretien collectif de deux jours.
Van Outryve d’Ydewalle, S. (2024). La stratégie communaliste à l’épreuve de la pratique : payer le prix des élections pour l’érosion ? Mouvements - des idées et des luttes, 2(117), 132-141. https://hdl.handle.net/2078.5/240097 (Original work published 2024)