Au-delà de ses modalités concrètes, le jeu peut en effet être vu comme un cadre pragmatique propice à l’action individuelle ou collective, induisant une forme d'indétermination (le jeu va-t-il être porté à son terme ? quel va en être le résultat ?). Ce cadre pragmatique (Bateson, 1977 ; Goffman, 1991) permet à la fois d’imaginer une situation mentalement et d’agir sur elle matériellement (notamment au niveau du sens). Il permet au joueur d’adopter différentes postures (spectateur, acteur, critique, arbitre, commentateur), mais aussi de varier l’intensité de son engagement, entre adhésion et distanciation. Ainsi, les jeux permettent d’observer des logiques à la croisée de l’action (ce que l’on fait lorsqu’on joue), du positionnement (où on le fait, dans quels cadres, à partir de quand, et jusqu’où ?) et de l’intention (qu’est-ce qu’on apporte de nous-même dans le jeu ? qu’est-ce qu’on en retire ?). Sur la base des travaux de Roberte Hamayon (dans Jouer. Une étude anthropologique, 2012) qui fût présidente de panel durant le colloque, la question de l'engagement dans le jeu était proposée à l'étude des intervenants selon une double perspective : 1) Si « dire, c'est faire » (Austin, 1970), alors le jeu, dans sa dimension métacommunicative (Bateson, 1977), se produit mais produit également. En particulier il donne du sens aux actions qu’il engendre. Au-delà d'une perspective utilitariste (« jouer pour »), il s'agissait d'interroger le lien entre le jeu et l'action. Si l'on fait/joue, la question n'est pas de savoir ce qu'est le jeu, mais de considérer tout ce qu'on peut faire ou produire en jouant (une culture matérielle et immatérielle, des lieux et des moments de sociabilités, des rencontres, des formes émergentes de littérature) ; 2) Si le jeu est une modalité particulière de l'action humaine, c'est une façon de faire qui n'est pas identique à l'originale, sans pour autant en être totalement coupée. Dépassant ainsi la question de « où commence et où finit le jeu ? », les intervenant·e·s étaient invité·e·s à réfléchir aux décalages, recouvrements, incursions et articulations au sein de et avec la réalité (Berger et Luckmann, 1986). Pour le dire autrement, il s’agissait de comprendre ce que le jeu change dans nos réalités ordinaires, présentes et passées (hiérarchies sociales, acquisition d'expériences ou de compétences, gains matériels, prestige), dans l'idée que le jeu peut aussi induire une forme de critique sociale.
Campion, B., Kapp, S., & Philippette, T. (2018). A quoi nous engage le jeu? Sciences du jeu, 10, en ligne. https://hdl.handle.net/2078.5/234368 (Original work published 2018)