Ce qui est radicalement nouveau, c’est la masse considérable de données que nous générons spontanément, en permanence, par notre vie sociale, économique et affective. La montée en puissance des réseaux sociaux, de la téléphonie mobile et de l’Internet des objets génèrent ce tsunami numérique que les T.I. manipulent. Cet amas croissant de données, couplé avec les nouveaux logiciels de traitement de données en masse, ont considérablement accru les capacités de l’analyse statistique à faire notamment des prédictions individualisées. Le monde numérique est d’abord un monde statistique qui s’affranchit du monde du probable et de sa logique conjonctive ; c’est dire que le monde des data privilégie la prédiction pour mesurer des risques comme comportements plutôt que les probabilités qui évaluent des risques comme événements. La forme « connective » des liens est la première trame, fragile et labile, du monde numérique, sur le mode d’un fonctionnement machinique. Les algorithmes auto-apprenants de l’IA révèlent des liens de « pures » corrélations statistiques, totalement inédits, qu’on n’aurait jamais pu trouver dans des quantités plus petites de données ; ces corrélations quantifient les liens très particuliers qui tissent le monde numérique et le libèrent du primat du sens. La libération des liens de probabilité et de causalité au profit de ces nouvelles liaisons opère une véritable rupture épistémologique par le passage d’une épistémologie de cause à effet à une épistémologie de l’usage. Or la logique du monde numérique qu’il s’agira de comprendre est précisément celle du désir, l’objectivité de l’homme dont parlent Deleuze et Guattari dans l’Anti-Œdipe ; affranchi des liens de probabilité et de causalité dont le monde du probable, par ruse et par fiction, a fait son fondement, nous aurions atteint un espace privilégié de totale « liberté » par le numérique. Et en même temps, à partir du plus anodin et du plus insignifiant de nos vies dataïfiées, les prédictions des risques comportementaux personnalisés arriveront à « objectiv[er] les individus comme autant de singularités que l’on cherche[ra] à traiter en tant que telles […] » . À partir de là, peut-on parler d’une véritable « politique du désir » par le gouvernement des hommes par la donnée à l’âge du Big Data ? Une politique qui libérerait les flux du désir, capable de « déterritorialiser » notre pensée et nos désirs eux-mêmes ? C'est dans le contexte concret de la Covid 19 et de ses modèles épidémiologiques, tantôt explicatifs, tantôt prédictifs que sera questionné le renversement épistémologique autant que logique opéré par le Big Data.
Deprins, D. (2022). La COVID: une menace globale à l’épreuve du nouveau paradigme prédictif dans le monde des data ? In (dir.) Manola Antonioli & Fabrice Flipo (ed.), Critique de la raison automatique. Bêtise(s) et Intelligence(s) de la Numérisation du monde (Presses des Mines, p. p. 149-158). Presses des Mines. https://hdl.handle.net/2078.5/228343