Depuis l’explosion de la crise financière en 2008 et la crise fiscale des Etats européens qui a suivi, les mobilisations sociales dans certains pays, en Grèce et en Espagne de manière particulièrement frappante, ont mis en lumière les conflits de légitimité que les citoyens mobilisés reconnaissaient à leur Etat et à l’Union européenne, visiblement au détriment de la seconde (Cordero & Simon, 2015). De la même façon, la tenue récente d’un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse et les débats politiques sur l’indépendance de la Catalogne illustrent que, dans certains cas, la légitimité que les citoyens reconnaissent à leur Etat et à leur région peuvent être en concurrence. Le cas du Brexit, et les votes très contrastés entre l’Ecosse, l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni renforce également l’image que certains niveaux de pouvoir semblent plus légitimes que d’autres dans les yeux des citoyens, en particulier lorsqu’un choix est à poser quant à savoir qui doit prendre les décisions. Ces événements invitent à s’attarder sur les dynamiques plus longues dans lesquelles ils trouvent place (e.g. Ferrera, 2005; Bartolini, 2005). L’introduction en parallèle par l’Union européenne et les régions de dispositifs visant à se légitimer auprès des citoyens pourrait participer à la remise en cause de la légitimité reconnue aux Etats-nations ; tout comme elle pourrait au contraire amener à une forme de résilience de la légitimité reconnue au niveau national dans un contexte de changements perçus négativement. Ce chapitre porte précisément sur l’articulation entre l’allocation du pouvoir politique à des institutions régionales, nationales et européennes et la croyance des citoyens que ces institutions sont légitimes pour être en charge de l’action publique. Plus précisément, ce chapitre s’intéresse à ce que les transformations territoriales des Etats ouest-européens depuis 40 ans, à savoir l’intégration européenne et la régionalisation du pouvoir politique, ont fait à la légitimité que les citoyens reconnaissent respectivement à l’Etat-nation, à l’Union européenne et aux gouvernements régionaux. La question qui se pose, dès lors, est celle de la reconfiguration des croyances des citoyens en la légitimité de ces différents échelons de gouvernement. Est-ce que l’émergence de nouveaux niveaux de pouvoir a affecté la légitimité reconnue par les citoyens à l’Etat-nation et, le cas échéant, comment celle-ci s’articule-t-elle aux différents échelons de gouvernement? Il s’agira ici de déterminer si la légitimité que les citoyens reconnaissent à l’Etat-nation résiste dans la période contemporaine ou si, au contraire, elle s’érode au profit de ces autres échelons de gouvernement, plus récemment établis ou renforcés. Dans le cadre de ce chapitre, la légitimité est donc entendue comme les mécanismes et les structures qui permettent aux systèmes politiques de se maintenir et de se perpétuer. L’une de ses dimensions est la légitimité que les citoyens reconnaissent au système politique (Beetham, 1991 ; Easton, 1975 ; Liepset, 1983 ; Weber, 1968). Faisant suite aux analyses réalisées par De Winter, Swyngedouw et Goeminne sur le niveau européen (2008) et à nos propres analyses portant sur le cas belge (Dupuy & Van Ingelgom, 2014, 2015, 2016), cette légitimité est opérationnalisée à partir de l’évaluation des citoyens de l’adéquation d’un niveau de pouvoir à prendre en charge un problème public et, plus précisément, le problème le plus important rencontré par le pays. Nous suivons ainsi la proposition de Lipset selon laquelle la légitimité est empiriquement définie comme « the belief that the existing political institutions are the most appropriate ones » (Lipset, 1983, p. 64). Dans une perspective wébérienne, les préférences de citoyens se trouvent donc au cœur de notre conception de la légitimité. Empiriquement, le chapitre repose sur la comparaison de cinq pays européens, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la France et l’Italie. Cette sélection de cas fait varier non seulement les caractéristiques des Etats-nations , mais aussi les formes prises par la régionalisation et l’européanisation de l’action publique. Elle s’explique aussi par le caractère exploratoire du chapitre et la disponibilité des données longitudinales existantes. Ce chapitre est organisé autour de cinq parties. La première partie discute de la dispersion du pouvoir dans les cinq cas étudiés pour en saisir les grandes tendances. La deuxième partie présente l’opérationnalisation empirique retenue pour étudier la légitimité du point de vue des citoyens dans ces cinq pays. Les troisième, quatrième et cinquième parties poursuivent l’analyse en documentant empiriquement l’évolution des perceptions et des préférences des citoyens à voir les régions, l’Union européenne ou leur Etat-nation gérer le problème le plus important pour leur pays. La conclusion discute des résultats du chapitre.
Dupuy, C., & Van Ingelgom, V. (2021). Les Etats-nations, l’Europe, les régions. La légitimité et les préférences des citoyens dans un monde multiniveau. In Damay, L. & Jacquet, V. (ed.), La légitimité démocratique (ABSP). Academia. https://hdl.handle.net/2078.5/219473