La sociologie de Norbert Elias ne s’inscrit pas explicitement, loin s’en faut, parmi les théories contemporaines du cosmopoli- tisme, à la différence de celle d’Ulrich Beck1 par exemple, avec laquelle elle partage nombre d’intuitions, voire de formulations. En son volet politique, elle recèle cependant des accents cosmopolitiques forts, qui peuvent relier Elias à la tradition kantienne, mais cette tendance entre pour ainsi dire en tension avec sa conception assez descriptive de la sociologie. Sa priorité est en effet de comprendre la société présente, ce qui nécessite pour cette approche historique de remonter loin dans le passé pour reconstruire les processus sociaux de longue durée qui l’ont rendue possible et permet- tent de rendre compte de ses différentes caractéristiques. Pour Elias, cet objectif scientifique – dire les choses « telles qu’elles sont » – ne doit pas être confondu avec la défense d’un idéal quelconque, même si cela implique notamment de prendre l’humanité tout entière comme cadre de référence. C’est pourquoi les passages consacrés à l’intégration politique postnatio- nale, envisagée comme « nécessaire » dans tous les sens du terme, font la part belle à l’élucidation des obstacles (la force des sentiments nationaux) qui s’opposent à une telle évolution. En outre, le cosmopolitisme d’Elias, si l’on peut parler ainsi, côtoie un plaidoyer favorable à l’idée d’un État mondial, lequel tempère l’importance accordée ailleurs au développement des sentiments cosmopolitiques pour appréhender la constitution d’une communauté politique mondiale.
Delmotte, F. (2012). La sociologie historique de Norbert Elias. Cahiers Philosophiques, 128(1), 42-58 (NaN). https://doi.org/10.3917/caph.128.0042 (Original work published 2012)