L’actualité est saturée par les frontières, les questions de frontières, les problèmes aux frontières, les drames qui se jouent aux frontières. L’on songe évidemment, en 2015, aux naufrages rapprochés en Méditerranée. Pour franchir là les frontières de l’Europe, plus de 100 000 migrants ont risqué leur vie en mer et plus de 2 000 l’ont ce faisant perdue entre le 1er janvier et la fin du mois de mai 2015, selon l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR). Soit un chiffre aussi vertigineux qu’effrayant de 400 morts par mois. Certes, le phénomène de la mort des migrants aux frontières n’est pas neuf. En quinze ans, selon l’Organisation internationale des Migrations (OIM), quelque 22 400 migrants sont morts sur la route de l’Europe. Le phénomène n’est pas non plus propre à l’Europe: les frontières dans l’Est de l’Afrique, celles entre les États-Unis et le Mexique ou encore les frontières en Asie du Sud-Est comptent elles aussi leurs lots de victimes. La mort des migrants en Méditerranée prend toutefois aujourd’hui des proportions exceptionnelles et, sans doute en raison de sa relative proximité, de son caractère répété, elle s’ajoute de manière particulièrement intolérable, aux yeux des Européens, à la longue liste des tragédies qui, dans l’histoire proche ou lointaine, semblent liées à l’existence de frontières entre groupes humains. En effet, si les frontières modernes, celles que l’on peut définir comme "des structures spatiales élémentaires, de forme linéaire, à fonction de discontinuité géopolitique et de marquage, de repère, sur les trois registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire", ne sont finalement qu’une invention politique récente correspondant plus ou moins à la naissance de ce que Jordan Branch appelle l’"État cartographique", les délimitations spatiales, symboliques, sociales ou culturelles sont intimement liées à l’histoire des sociétés humaines. Le récit mythologique de la fondation de la ville de Rome fait ainsi d’un conflit de démarcation la cause du meurtre de Remus par son frère Romulus. C’est en franchissant le sillon tracé par Romulus et fixant les limites de la ville, par défi et afin de moquer la faiblesse de la future cité, que Remus provoque la colère de Romulus. Celui-ci, transporté de fureur, tue Remus avant de s’écrier: "Qu’il en soit de même à l’avenir pour tout homme qui franchira mon enceinte!".
Delmotte, F., & Duez, D. (2016). Introduction: penser ensemble les frontières et le communauté (politique). In Delmotte, Florence, Duez, Denis (ed.), Les frontières et la communauté politique. Faire, défaire et penser les frontières (p. 252). Presses de l’Université Saint-Louis - Bruxelles. https://hdl.handle.net/2078.5/187559