On a souvent insisté sur la spécificité du style de Mille Plateaux, qui semble vraiment s’échapper de toutes parts. « Chose » et non livre : écrite à deux, inventant son propre objet à mesure qu’elle avance (et d’ailleurs pouvant être lue dans le désordre, d’où l’idée des « plateaux » au détriment des chapitres), mélangeant toutes les disciplines (critique littéraire, anthropologie, ethnologie, musicologie), mais aussi tous les styles (théâtre de marionnettes, poème, traité scolastique : toutes sortes de voix dans une voix). Mais sans doute, ce serait un cliché de n’y voir qu’une nouvelle promotion des techniques hybrides ou de la transdisciplinarité. A l’encontre des joyeusetés du carnaval post-moderne, Deleuze et Guattari disaient faire de la « philosophie, rien que de la philosophie, au sens traditionnel du mot ». C’est que le style en philosophie elle-même est tendu chez eux vers trois pôles : le concept (nouvelles manières de penser), le percept (nouvelles manières de voir et d’entendre), et l’affect (nouvelles manières d’éprouver). Ce faisant, la philosophie devenue composition (c’est-à-dire œuvre d’art) se livre à des agencements désappropriés, des formes spécifiques de visibilité et de discursivité qui font la vie du concept. Ainsi, c’est toute la matière qui devient expressive : on ne fait pas des livres (et encore moins un traité de philosophie), de la peinture, ou du cinéma, puisque dans tous les cas les jalons qui divisent les media sont eux-mêmes mobiles, et qu’il s’agit toujours d’atteindre rien de moins que le langage des sensations avec ses jeux de montage. Notre hypothèse est que Mille Plateaux consiste précisément en un jeu qui repartitionne et redistribue nos sphères d’expérience, nos rapports entre les corps, les images, les espaces, et le temps. La présente communication interroge l’efficacité de cet effort de Deleuze et Guattari de briser l’unité surcodante du livre pour atteindre une parfaite identité des matériaux (visuels, sonores, écrits). Parallèlement, puisque les coupures importantes et les contours entre les media semblent avoir disparu, nous insistons sur les difficultés qui se posent ainsi au lecteur, qui se trouve forcé d’abandonner les problèmes d’interprétation au profit des problèmes d’usage : lecture-performance où ce qui compte est de se demander comment ça marche, au lieu de la vieille et illustre question « qu’est-ce que ça veut dire ? »
Lebedev, O. (2016). Le chromatisme généralisé de Mille Plateaux. LMI Twin Conference: Intermediality, Bruxelles/Louvain-la-Neuve. https://hdl.handle.net/2078.5/186637