Les interprétations phénoménologiques de la Physique d’Aristote chez Heidegger et Patočka
Spaak, Claude Vishnu
(2017) ISBN: [ISBN 978-3-319-56543-9], 355 pages, published
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Spaak, Claude VishnuUCLouvain
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Cet ouvrage met en œuvre une confrontation philosophique entre Heidegger et Patočka, deux figures majeures de la tradition phénoménologique, en prenant pour fil conducteur leurs interprétations respectives des concepts fondamentaux de la Physique d’Aristote. Mais avant toute chose, le point d’accord : Heidegger et Patočka voient tous deux en Aristote un phénoménologue avant l’heure, dans la mesure où il se laisse guider par l’exigence d’un retour aux choses mêmes, aux choses considérées dans leur apparaître, sans les dévaluer au profit d’une conversion du regard vers un ciel intelligible au-delà des apparences. L’herméneutique de l’aristotélisme représente de ce point de vue, de l’avis de Heidegger et de Patočka, une première entrée pensante dans l’affaire même de la pensée, à savoir la question de l’être que les présocratiques avaient le mieux compris comme φύσις, et qu’Aristote physicien, héritier de cette grande lignée, conçoit encore parfaitement comme un mouvement d’entrée dans la présence manifeste de tout ce qui est. Le mouvement (κίνησις/μεταβολή), irréductible au déplacement d’un étant dans l’espace, désigne le procès d’advenue au paraître qui concerne, sous-tend et garantit l’éclosion des choses. C’est même dire qu’Aristote physicien, et déjà phénoménologue, est métaphysicien au sens le plus digne et vénérable de ce nom, lui qui met au jour la différence ontologique entre l’être et l’étant, en sorte que Heidegger, non moins que Patočka à sa suite, a pu voir dans la Physique le véritable Grundbuch de la philosophie occidentale. Cependant, Heidegger et Patočka ne comprennent pas de la même manière le sens de ce mouvement ontologique au cœur de l’être (φύσις). Et cela tout d’abord parce qu’ils envisagent différemment le sens des distinctions conceptuelles cardinales destinées chez Aristote à en rendre compte dans la Physique, notamment le rapport entre forme (μορφή/εἶδος) et matière (ὕλη), ou bien celui entre puissance (δύναμις) et acte (ἐνέργεια/ἐντελέχεια). En définitive, ils ne s’accordent pas sur la question de savoir ce qu’est au juste, chez Aristote, la substance (οὐσία). Les problèmes nés de l’ousiologie aristotélicienne ne sont assurément pas neufs, et font écho à ce qu’il est convenu depuis Pierre Aubenque d’appeler « le problème de l’être chez Aristote ». Dans le cadre de cette étude, cependant, nous réinvestissons ce problème sous l’angle de la phénoménologie, en montrant que Patočka et Heidegger prennent chacun une décision interprétative face au corpus aristotélicien parce que plus profondément ils lisent Aristote depuis deux prises de position distinctes et peut-être finalement inconciliables sur le sens et le statut de l’ontologie phénoménologique elle-même. L’enjeu de fond de cet ouvrage est ainsi de mettre en évidence, à travers le différend entre Patočka et Heidegger sur Aristote, un point de tension au sein de la phénoménologie qui n’a pas encore été suffisamment remarqué, entre d’une part l’approche heideggérienne qui, à travers l’emphase qu’elle place sur l’actualisation et la forme chez Aristote (au point même d’assimiler à l’inverse la matière à un mode d’apparaître formel, elle qui a toujours un « visage » – εἶδος), soumet l’être au sens (λόγος), et s’expose de la sorte – voilà du moins ce que croit Patočka – au risque d’un anthropocentrisme ontologique larvé, si tant est que le Dasein humain se définit justement comme une ouverture compréhensive au sens de l’être (mais si rien dans l’être n’échappe au sens, qu’est-ce qui, dans le sens de l’être, peut encore échapper à l’homme ?). Et d’autre part, avec l’importance accordée à une dimension irréductiblement matérielle au cœur de l’être, chez Aristote en particulier (πρώτῃ ὕλη, ὑποκείμενον au sens du « substrat ») et chez les Grecs en général (ἄπειρον, χώρα, χάος, etc.), la tentative d’un réalisme phénoménologique, dont Patočka fut l’un des représentants, dans la double mesure où il brise l’identité classique de l’être et de l’intelligibilité, et où il pense l’homme comme radicalement décentré, prétendant en finir ainsi avec le sujet et tous ses avatars (c’est là le sens de la fameuse « phénoménologie asubjective ») ; réalisme radical dont on peut toutefois se demander s’il ne met pas à mal le paradigme phénoménologique de l’a priori de la corrélation entre l’apparaître et ses modes subjectifs de donnée, et s’il ne remet pas en cause ainsi la possibilité même de la phénoménologie en la poussant au-delà de sa propre limite.
Spaak, C. V. (2017). Les interprétations phénoménologiques de la Physique d’Aristote chez Heidegger et Patočka (1er édition). Springer. https://hdl.handle.net/2078.5/176751