Elias et la fin de l’histoire: la question de l’État dans la sociologie historique du politique

(2018) Norbert Elias et les disciplines — ISBN: [978-2-86906-657-1], 111-137, published

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On le sait, vis-à-vis de la philosophie, Elias entretenait un rapport non pas tendu, comme dans le cas de l’histoire, par rapport à laquelle il s’agit pour lui d’affirmer la spécificité et la pertinence d’un regard sociologique, mais plus radicalement critique, quand il ne manifestait pas à l’encontre de la philosophie un rejet complet. De Descartes à Kant, la philosophie moderne dont la formation d’Elias fut semble-t-il imprégnée est souvent renvoyée à une métaphysique inapte à saisir le réel, réduisant les hommes à des « statues pensantes ». Pourtant, pour qui se penche sur la dimension politique de la sociologie d’Elias, par exemple sur le traitement de l’État dans l’œuvre d’ensemble, la question de la fin (du terme) ou du sens (de la signification et de la finalité) de l’histoire, et non seulement celle de l’orientation du processus de civilisation des mœurs, est proprement inévitable. Ironie… de l’histoire, la sociologie historique du politique d’Elias appelle par exemple des rapprochements évidents avec le cosmopolitisme et la vision kantienne de l’histoire , dans la mesure où celle-ci consiste moins à affirmer que l’histoire progresse nécessairement vers un mieux qu’à se demander si c’est le cas et à quelles conditions « une histoire sensée » est « possible ». C’est donc à cette « question de l’histoire » – celle du sens et de la fin de l’histoire dans la sociologie (du) politique d’Elias – que nous nous intéressons dans ce qui suit, en partant d’un point de vue critique interne sur l’œuvre étudiée, et en assumant à l’égard de celle-ci une interprétation qu’il nous importe de soumettre à la discussion. Dans un premier temps, nous revenons sur les ambitions épistémologiques de la sociologie d’Elias et sur leurs ambiguïtés, qui permettent de cadrer le problème : de comprendre pourquoi penser l’histoire et non seulement la reconstruire – ou dire « comment les choses se sont passées » pour reprendre le mot de Ranke, de l’école historique allemande – pose un problème dans la perspective défendue par Elias. Ensuite, partant de trois sous-corpus de l’œuvre relatifs à la genèse de l’État, à l’intégration postnationale et à l’Allemagne nazie, nous verrons comment « la question de l’histoire » se pose à propos du politique en général et de l’État en particulier. De la sorte, nous entendons montrer comment les écrits tardifs plus politiques d’Elias à la fois corroborent – au plan, substantiel, de leurs propositions, par exemple sur le devenir de l’État – les thèses plus sociologiques du Procès de 1939, et entrent en tension au plan épistémologique avec les intentions affichées de l’œuvre, concernant son rapport à l’histoire, à la philosophie, et le déni de sa dimension normative.
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Delmotte, F. (2018). Elias et la fin de l’histoire: la question de l’État dans la sociologie historique du politique. In Claire Pagès (dir.) (ed.), Norbert Elias et les disciplines (pp. 111-137). Presses Universitaires François Rabelais. https://hdl.handle.net/2078.5/176672