Pourquoi et comment, dans une collection largement dédiée à des oeuvres philosophiques, présenter la pensée de Norbert Elias, sociologue d’origine juive allemande né à Breslau en 1897 et mort à Amsterdam en 1990 ? L’ouvrage de Claire Pagès s’ouvre sur cette question, qui n’est pas rhétorique et constitue même un de ses enjeux. La sociologie d’Elias a certes accédé, encore qu’avec difficulté, au rang de « classique », et la philosophie ne peut demeurer sourde aux travaux considérés comme majeurs menés en sciences humaines. Le Elias de Claire Pagès honore d’ailleurs cette conviction. Reste que, si nombre de sociologues furent, comme Elias, formés à la philosophie pour ensuite s’en détacher, il s’agit d’une rupture qui structure toute la trajectoire de l’auteur du Procès de civilisation1. Elias, en effet, fait preuve d’une belle constance dans son « anti-philosophisme » (p. 26) : n’accuse-t-il pas tout simplement les philosophes d’être « aveugles à la réalité » ? Si l’on veut accorder au « projet général éliasien » et au geste épistémologique de sa sociologie historique l’attention philosophique qu’ils méritent, on devrait dès lors, selon Claire Pagès, lui être quelque peu infidèle, et récuser la dichotomie, datée, de la sociologie et de la philosophie qu’il promeut.
Delmotte, F. (2018). Elias, l’antiphilosophe. A propos de Elias de Claire Pagès (Paris, Les Belles Lettres). La Vie des Idees.fr, 31 mai 2018. https://hdl.handle.net/2078.5/173451 (Original work published 2018)