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À proportion. Eugène Delacroix et la mesure de l'homme
Au treizième chapitre de Regarder Écouter Lire, Claude Lévi-Strauss cite extensivement deux paragraphes tirés du journal d’un « grand peintre » à qui il revient « d’avoir aperçu et exprimé dans un langage moderne » une réalité nouvelle que les sciences mathématiques nommeraient fractales et qu’elles ne découvriraient qu’une centaine d’années plus tard. L’anthropologue n’en dit pas davantage, et ce silence invite son lecteur à prolonger l’enquête. Les deux paragraphes proviennent du journal d’Eugène Delacroix, en date du 8 août 1854, et relatent une expérience d’émerveillement : « L’homme, a-t-on dit, est un petit monde. Non seulement il est dans son unité un tout complet, avec un ensemble de lois conformes à celles du grand tout, mais une partie même d’un objet est une espèce d’unité complète ; ainsi une branche détachée d’un arbre présente les conditions de l’arbre tout entier. » Telle est cette épiphanie qui fait brusquement se conjoindre, dans le regard du peintre, l’infiniment grand et l’infiniment petit. Delacroix note l’analogie d’une plume à la fois alerte et méditative ; il la confronte à ses observations et à ses ébauches. Il remarque ce que la géométrie nomme l’homothétie de certaines figures : la forme demeure la même quelle que soit l’échelle, car ses proportions, les écarts entre ses différents points, sont identiques. Vaguelettes, mottes de terre, plumes, branches ou fourmilières rejoignent sa rêverie et constituent autant de fragments de la nature qui se révèlent à mesure qu’il les observe de véritables énigmes. Pour décrire les anfractuosités d’un rocher, Delacroix recourt à une formule admirablement paradoxale : « ses accidents sont proportionnés ». Ce qui signifie que le hasard, au principe de l’accident, se verrait nié au profit d’une loi de croissance des formes, qu’il va tâcher de découvrir. Morphologie inouïe de nature à bouleverser d’antiques certitudes, ouvrant la possibilité d’une esthétique résolument originale. Si le macrocosme et le microcosme sont interchangeables, voici que le jeu des proportions se trouble et Delacroix de procéder à une réévaluation des fondements de la théorie classique du sublime. Quelle devrait être la place de l’homme dans le monde ? Comment est-il permis à l’artiste de le représenter ? Le spectateur perd pied, un vertige le saisit. Cette étude se propose de rendre compte de ce vertige et d’en mesurer l’étonnante descendance, d’Edgar Degas à Benoît Mandelbrot, en passant par les « sciences diagonales » chères à Roger Caillois.
UCLouvainSSH/IRIS-L/PROS - Centre Prospéro - Langage, image et connaissance
Citations
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Zanetta, J. (2023). À proportion. Eugène Delacroix et la mesure de l’homme (Éditions du Bord de l’eau). Éditions du Bord de l’eau. https://hdl.handle.net/2078.5/165460