Destruction de la chambre et évidement du lieu commun dans Bourrasque (Hélène Lenoir)

(2020) La chambre — submitted

Files

DelcourLenoir.pdf
  • Closed Access
  • Adobe PDF
  • 291.27 KB

Details

Authors
Abstract
Poste d’observation dans « Le Verger » (2005), niches aménagées dans le terrier familial dans Le Magot de Momm (2001), chambres à part consacrant la désunion conjugale dans Le Répit (2003), espace saccagé par l’adolescente révoltée de Bourrasque (1995) , « chambres à soi » envisagées davantage, dans Son nom d’avant (1998) ou Pièce rapportée (2011), comme remparts contre les relations conjugales que comme lieux propices à la rêverie et au travail, les chambres ponctuent l’œuvre d’Hélène Lenoir, une œuvre traversée par certaines « obsessions : la cellule familiale qui étouffe, les jeux et les enjeux de pouvoir qui s'y exercent, les rapports de force ou de dépendance entre les sexes. Et l'envie de fuir tout ça, toujours ». L’historienne Michelle Perrot, dans sa généalogie de la chambre occidentale de l’Antiquité à nos jours , considère celle-ci comme un « microcosme », qui « renvoie au tout dont elle fait partie et dont elle est la particule élémentaire ». À l’image d’une alvéole, l’espace caméral mis en scène ou évoqué par Lenoir relaie, voire révèle plusieurs traits de l’espace domestique décrit par cette autrice, régulièrement présenté comme un espace de violence symbolique. Qu’il s’agisse des chambres obscures permettant d’échapper au regard des membres de la famille et de pointer le malaise contemporain pesant sur la notion d’intime, des « chambres à soi » concourant à dénouer les identifications aliénantes pesant sur les personnages féminins ou des foutoirs révélant et soulignant les écueils de la parole, le dispositif de la chambre joue un rôle structurel dans l’évocation littéraire de maisons où flotte « [c]omme une saleté partout, tout le temps… » (B, p. 57) et dans une œuvre qui déconstruit la « fonction [généralement attribuée à] la famille […] de servir d’abri, de protection ». Dans la description des espaces intérieurs menée par Lenoir, un terme réapparaît à plusieurs reprises : celui de foutoir, qui s’applique aussi bien à la chambre ravagée de Lina dans Bourrasque, aux espaces dévolus à Nann dans la maison de sa mère, emplis de vestiges de son ancienne vie (Le Magot de Momm), à l’ancienne chambre conjugale dans Le Répit qu’au rez-de-chaussée dans lequel Do et sa grand-mère vivent en quasi-autarcie dans La Folie Silaz ou au coffre contenant le secret de Claire dans Pièce rapportée. Ces foutoirs désignent des lieux où règne un grand désordre : « décombres figés, lendemain de séisme, ruines fumantes, oiseaux décapités, cadavres pétrifiés dans la lave… » (B, p. 84) ; « zone dévastée jonchée de gravats, vieilles poutres, pneus, carcasses, sous les ronces et les orties géantes » ; une « chambre encombrée, nauséabonde et délabrée, [une] espèce de terrier » (R, p. 90) ; « blottis, terrés dans leur capharnaüm, la vieille et son petit… ». Le foutoir a perdu dans la plupart des romans de Lenoir, où se multiplient les chambres à part, son sens vieilli et trivial de lieu de débauche (« ce foutoir qu’elle avait sciemment amassé et laissé à la place dans cette chambre spectaculairement quittée plusieurs mois auparavant » (R, p. 89)). Comme nous l’indique cette dernière citation, le foutoir peut être « sciemment » construit, ce qui apparaît encore plus clairement dans La Folie Silaz (« l’organisation systématique du foutoir, le début de la vraie folie » (FS, p. 60) ; le « laisser-aller volontaire que sa grand-mère orchestrait » (FS, p. 60)). Cet espace particulier peut même être un refuge pour le personnage : « J’aime mieux être ici, dans ce foutoir. C’est mouillé, chaud. Ça fait déjà moins mal. » (B, p. 78) Surtout, le foutoir prolonge dans l’espace environnant le « magma » intérieur des personnages, fait des tropismes et monologues qui traversent ces derniers, voire reflète ou accélère leur folie (FS, p. 60). En conjuguant ces différents effets, Lenoir fait une fois de plus de l’espace domestique, et en particulier de la chambre – puisque c’est régulièrement cette dernière qui abrite le foutoir, « précieux réservoir de signes » (R, p. 90) – le révélateur des sujets qu’elle met en scène, et en particulier de la parole de ceux-ci.
Affiliations

Citations

Delcour, M. (2020). Destruction de la chambre et évidement du lieu commun dans Bourrasque (Hélène Lenoir). In La chambre. Presses Universitaires de Paris Nanterre. https://hdl.handle.net/2078.5/219496