À la première lecture, le corps ne semble pas constituer l’un des caractères définitoires de l’esthétique d’Hélène Lenoir : son œuvre ne paraît aborder le thème du corps que de manière anecdotique, son écriture n’est pas particulièrement matérielle, le rythme de la narration ou des discours n’est pas calqué sur les cycles biologiques. Tout concourrait donc à ranger cette œuvre au sein d’une mouvance caractérisée par un imaginaire du corps « à la lisière de l’absence » . Notre hypothèse serait qu’en atténuant la présence des corps, l’œuvre de Lenoir témoigne en réalité d’une tendance contemporaine, à savoir « un procès, un mouvement allant dans le sens du retrait, de l’effacement, de la soustraction progressive du corps » , au profit de l’organisme biologique ou du corps imaginaire. Chez Lenoir, les épisodes où se manifeste le corps parlant sont symptomatiques des malaises de la société occidentale contemporaine, dominée par les discours de la science et du capitalisme, niant tous deux la coupure du sujet et la perte de la jouissance. À l’aide des travaux de J.-P. Lebrun , G. Wajcman et A. Zenoni , nous entendons étudier deux épisodes – la sensation d’être dévorée par des bêtes minuscules dans Son nom d’avant (1998), les conséquences du traumatisme crânien d’une jeune fille sur la famille de celle-ci dans Pièce rapportée (2011) – pour mettre en lumière les effets des discours contemporains sur le sujet et son corps : surveillance, voyeurisme et exhibition ; retour du corps sous la forme d’objets corporels dissociés, voire virtuels ; lien social et sphère de l’intime mis à mal.
Delcour, M. (2014). Soustraction du corps et malaises contemporains dans l’oeuvre d’Hélène Lenoir. Corps parlant, corps vivant. Réponses littéraires et théâtrales aux mutations contemporaines du corps, UCL. https://hdl.handle.net/2078.5/191867