Afin de justifier le besoin de nouveaux cadres théoriques pour interpréter les œuvres d’art, ou plus largement la production culturelle, les auteurs s’appuient souvent sur le constat d’une révolution technologique. Walter Benjamin veut offrir une philosophie de l’art antifasciste dès lors que la « seconde technologie », celle de la reproductibilité, se révèle triomphante, et menace de servir la propagande (Benjamin 1936). Adorno et Horkheimer théorisent l’industrie culturelle dans la foulée de la démocratisation du cinéma sonore, qui, écrivent-il, permet la réalisation d’une illusion totale qui aliène radicalement le spectateur (Adorno & Horkheimer 1997). La rupture technique semble ainsi imposer le renouvellement de la critique, si bien qu’on peut parler de matérialisme herméneutique, pour signifier que, au moins dans le cas de la production culturelle, l’interprétation philosophique s’ajuste systématiquement aux modifications de l’infrastructure. Sur la base de cette intuition, nous voulons proposer une réévaluation des analyses ayant trait à l’industrie culturelle à l’aune du phénomène de la collecte des données et leur gestion par des algorithmes, particulièrement dans le cadre des plateformes VoD telles Netflix. En effet, le numérique entraîne au moins deux modifications majeures dans l’organisation de l’industrie culturelle. Tout d’abord, du point de vue de l’utilisateur, celui-ci n’est plus uniquement spectateur mais contribue, à travers les informations que son utilisation continue génère, à déterminer le contenu qu’il consomme (Hansen 2017). Ensuite, du point de vue du producteur, celui-ci peut désormais anticiper avec une quasi-certitude le succès ou l’échec des séries/films qu’il décide de financer (O’Flaherty 2021).
Ghins, J.-B. (2022). Théorie critique et big data. Cinématérialismes : Nouvelles approches matérialistes de l’audiovisuel (Cinéma, médias, arts numériques), Université Paris Cité. https://hdl.handle.net/2078.5/267500