Dans un contexte où les appels à la "décolonisation" des structures et des schémas de pensée se multiplient, donnant lieu à des revendications multiples dans des champs extrêmement diversifiés (espace public, économie, politique, culture, enseignement...), ce séminaire rappelle la situation spécifique de ces débats et questionnements en Belgique. Il s'interroge ensuite sur le concept de "décolonisation" sur le plan épistémologique et tente de le décortiquer au prisme de divers auteurs emblématiques (Fanon, Sartre, Senghor, Césaire, Foucault, Derrida, Saïd, Mbembe, Chakrabarty, Chakravorty Spivak, Davis, Dorlin...). Notre réflexion s'articule ainsi autour de la question suivante : comment, concrètement, nous former, nous entraîner, acquérir des réflexes pour réfléchir à notre monde, à nos sociétés, d’hier et d’aujourd’hui, de façon plus inclusive ? Depuis le milieu du 20e siècle, avec l’émancipation féminine et les mouvements anticolonialistes, plusieurs courants et théories renouvellent la manière d’écrire l’histoire et de décoder les sociétés actuelles. Parmi ces courants, il y a notamment, les Postcolonial studies, les Subaltern studies les Decolonial studies, mais aussi par exemple, l’histoire du genre et l’histoire connectée. Ces courants critiques et analytiques peuvent aider les étudiants, les chercheurs, mais aussi les citoyens que nous sommes, quelle que soit notre profession, à « décentrer » notre regard sur les choses, de manière à comprendre les systèmes de pensée et d’action passés et présents, ici et ailleurs, selon des perspectives nouvelles. Se « décentrer », cela peut impliquer un changement de regard, un changement de perspective, soit sur le plan géographique, lorsqu’on s’immerge au cœur d’autres sociétés que celles dont on est issus/natifs et qu’on observe le monde depuis ce nouveau point de vue, soit sur le plan temporel, quand on voyage dans l’histoire, ce qui peut nous amener à relativiser l’impact de certaines césures/ruptures chronologiques, (par ex. entre « période coloniale » et « postcoloniale »…). Et il s’agit aussi, plus fondamentalement d’un décentrement mental, qui implique de comprendre, d’abord, en quoi notre point de vue est « situé » dans un espace-temps spécifique, est donc, « relatif », ensuite, de comprendre comment il est possible de nous immerger dans les perspectives, dans le point de vue « de l’autre », « des autres », qu’il soit originaire d’un autre pays, d’un autre milieu social, ou même d’un autre contexte temporel. Il s’agit de découvrir d’autres modes de fonctionnement et de pensée, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour nous en enrichir, puisqu’ils nous permettront aussi de mieux nous regarder nous-mêmes, sous de nouveaux angles… Pratiquer une démarche de « décentrement » consiste donc, non seulement, à décoder nos sociétés sous l’angle des relations de pouvoirs - qu’ils soient « politico-économiques », de « genre », de « classe » ou de « race » - mais permet aussi d’aller davantage à la rencontre « des autres » et en particulier, des « subalternes » au sens d’acteurs/actrices souvent invisibilisés par les discours ou les savoirs dominants.
Gijs, A.-S. (2022). Le colonialisme et ses héritages. Certificat interdisciplinaire et interuniversitaire en Justices Transitionnelles (UCLouvain-ULB), ULB, Bruxelles. https://hdl.handle.net/2078.5/26544